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Chronique Hugo Bourque

On est dimanche après-midi. Aujourd’hui, mes amis pouvaient pas jouer avec moi, mais c’est pas grave. J’ai décidé de m’amuser aux GI JOE tout seul, en dessous de l’escalier de la cave. Pis j’ai du fun. Là, les méchants ont commencé à envahir le tank porte-pont des gentils et ça va barder !

Tout à coup, j’entends maman crier :

Hugo, on s’en va faire une p’tite drive. Viens-tu avec nous autres ?

Yousse que vous allez ?

J’sais pas. P’t’être bien à Fatima.

J’fais ni un ni deux, j’me poigne deux bonshommes pour la route et givetôme, j’embarque en arrière du Oldsmobile Cutlass rouge à papa. Avec le soleil qui tape sur l’auto, à l’intérieur, ça sent le vieux tissu mélangé à l’odeur de cendrier resté ouvert pendant une canicule.

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– Quosse tu fâs de soir ?

– Ché pas, toi ?

– On va t’y s’faire glissé
su’ la butte du Carnaval ?

Ça s’était organisé pendant la récréation de l’après-midi, à côté des balançoires trop gelées pour balancer. Le soir venu, avec ma dernière bouchée de souper dans la djeule, j’enfilais mon habit thermos, mon casse à oreilles et mes mitaines de cuir noir avec un dos en minou blanc et let’s go sur la butte à Edwin, mieux connue à l’époque sous le nom de butte du Carnaval.

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Je lavais la vaisselle… tranquillement… en sifflotant. Quand tout à coup : BANG ! Ça m’a frappé comme un gros truck qui arriverait à pleine vitesse avec le vent dans le dos. Je fais mes quarante ans ! Je les ai eus cette semaine et je les fais. La preuve que je les fais ? Je vous relis ma phrase : « Je lavais la vaisselle… tranquillement… en sifflotant. » Siffloter. Tu ne sifflotes pas si tu n’as pas au moins quarante ans. Alors, j’ai tout de suite arrêté de subler comme dirait papa et j’ai continué de frotter mes assiettes.

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Le soleil plombe sur les Îles. Le gravaille du chemin des Chalets me grafigne le dessous des pieds, mais pas question de mettre mes gougounes juste pour traverser du chalet de chez Pepé jusqu’à la plage. J’ai pris soin d’attraper au passage ma serviette de Superman, ma chaudière remplie de pelles et de p’tits chars et mes TONKA. Aussitôt arrivé au bord de l’eau, j’installe ma serviette doucement pour éviter qu’elle se remplisse de sable. Je ne réussis jamais, mais j’essaie toujours. Je suis un entêté.

Le sable est chaud. Trop chaud. Qu’à cela ne tienne, je m’assois et embourre mes jambes dedans. Puis, j’ai une idée : je vais construire une île en sable, un peu comme les Îles. Génial ! Je me mets à l’œuvre. Je m’approche du bord de la mer et commence à creuser. Pour ça, je débute avec ma petite pelle en plastique jaune avec le manche cassé, mais je vais finir la job avec ma pépine TONKA en métal. Ça va aller mieux pour creuser dans le sable emborvé d’eau. Je suis en train de créer un monde ; je suis un peu comme un Dieu, mais en Speedo bleu.

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Aujourd’hui, on se texte, on se facetime, on se skype, on se facebooke, on se courrielle… et très mal pris, on se téléphone. Tout ça, à portée de main. Dans une poche ou une sacoche. On ne fait qu’effleurer l’écran de notre intelligence portable et nous voilà en contact avec le reste du monde. Et l’on tient tout ça pour acquis. Jusqu’au jour où Dame Nature se déchaîne et souffle sur l’archipel avec tant de force que notre présent laisse sa place au passé. Ce qui fonctionnait sans fil retrouve son lien au mur et ce qui était instantané prend un peu plus son temps. Notre temps.

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J’ai la djeule gelée tight. Même mes pensées n’articulent plus assez. Mes cils sont remplis de miniglaçons qui font coller mes paupières ensemble une fraction de seconde à chaque battement. Mais tant pis. Je continue d’avancer. Pas question de perdre une seule minute de cette journée de congé surprise.

À matin, je me suis réveillé un peu avant mon cadran. Je dis « cadran », mais en fait, c’est papa qui ouvre ma porte de chambre en disant : « Hugo, c’est l’heure ! » Mais à matin, avant qu’il arrive, j’étais assis dans mon lit, le nez entre les stores verticaux, à zieuter dehors en écoutant la radio. Hier soir, les vents forts du noroît qui annoncent généralement une tempête ont soufflé sur les Îles ; notre baromètre pressentait la même chose. En regardant par la fenêtre, je voyais bien qu’on ne voyait rien. Rien du tout. Ni ciel ni terre. Du blanc à perte de vue. De temps en temps, je croyais percevoir la corde à linge, mais encore là, je n’en étais pas certain. Alors, avant de me préparer pour une journée d’école, j’attendais que l’animateur du matin, Bruno Bizier, me dise s’il y en avait ou pas. Heureusement, la commission scolaire a décidé qu’il faisait trop mauvais pour qu’on prenne l’autobus. Soulagement. Bonheur extrême.

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C’est moi, Hugo. Te souviens-tu de moi ? Quand j’étais petit, tu m’avais donné un toutou de clown qui faisait de la musique quand on lui tournait le nez ? Je l’ai tellement aimé, celui-là ; je m’amusais parfois à cogner sa face de plastique contre le mur à côté de mon lit parce que son nez laissait des traces rouges dessus. J’ai fait faire quelques allers-retours à papa et maman qui voulaient savoir ce qui avait fait ce bruit-là…

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On n’a qu’à vivre aux Îles à l’année pour se rendre compte qu’être insulaire comporte plusieurs avantages, mais aussi certains inconvénients. Quand l’hiver domine la mer, l’isolement se fait rapidement sentir. Un certain monsieur dénommé Robert qui vend des dictionnaires nous raconte que « isolé » veut dire « séparé des autres ». Mais « isolé » veut également dire « unique, rare » comme dans l’expression « un cas isolé ». Nous, aux Îles, on refuse d’être uniquement la première définition du terme et l’on a mis toute la beauté du monde possible dans la deuxième.

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Avec l’explosion de ce que j’appelle les réseaux antisociaux, un phénomène inexpliqué et surtout inespéré s’est développé devant nos yeux engourdis par la lumière bleue de nos intelligences de poche : les chialeux ont trouvé la parole et l’ont pris. On a tous ce type de bibitte plus ou moins près de nous ; un genre de « Mononc’Raoul » qui parle toujours plus fort que les autres pour dire absolument n’importe quoi. Celui pour qui la prise de parole, c’est d’affirmer tout ce qui lui passe par la tête. Celui qui a l’impression que ce serait un péché mortel que de nous priver de ses réflexions sur à peu près tous les sujets.

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Cette semaine, j’ai ouvert ma toute première page professionnelle sur Facebook. N’importe qui peut maintenant me suivre et être au courant de mes affaires sans qu’on soit véritablement « amis ». Je ne sais pas exactement comment l’humain s’est rendu jusque là. À partir de quel moment a-t-on abdiqué sur l’intimité pour faire place à la publicité ? À la limite, en écrivant dans Le Radar, je deviens un genre de personnage public, mais regardez votre fil Facebook et vous verrez que plusieurs de vos amis se servent de leurs réseaux sociaux pour partager avec le monde entier leur quotidien, comme si ça allait intéresser quelqu’un.

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À peine quelques jours se sont écoulés depuis la légalisation de la marijuana et j’ai l’impression de sortir d’une overdose. Overdose d’avis, de conseils, de craintes, de jugements ; overdose de « fallait pas… », de « on aurait donc dû… », de « me semble que… », de « ça va rien changer… ». Est-ce que ça va faire en sorte que plus de personnes vont en consommer ? Est-ce que ça va protéger nos jeunes ? Est-ce que ça va diminuer la contrebande ? C’est ce qu’on verra.

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Bonjour, je m’appelle Hugo Bourque et je suis technicien financier diplômé. Ça fesse, hein? Y’en a sûrement quelques-uns parmi vous qui venez d’avaler votre gomme. Parce que, oui, pendant que vous pensiez avoir à faire à un « simple » clown, ledit clown étudiait l’administration avec option en finances au Cégep de la Gaspésie et des Îles. Boum! Mais ne vous inquiétez pas pour vos REER : je n’ai pas travaillé une seule minute dans ce domaine-là par la suite. Enfin, presque.

Pourtant, le test GROP que l’orienteur, Robert Sumarah, m’avait fait passer en secondaire 3 était clair : j’étais très rationnel…, mais j’avais aussi un côté très artistique. La capacité de remplir un formulaire…, mais en tombant dans la lune une fois de temps en temps. Tout à fait moi, tout ça. J’étais donc, évidemment, promis à une brillante carrière de fonctionnaire.

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En tout cas, c’est ce qu’ils disent. Dans mon cas, j’ai l’impression qu’ils peuvent aussi former… du bien drôle de monde.

Quand j’étais en quatrième année, Jeannette à Wilfrid est arrivée un matin avec un projet de classe bien spécial :

– On va avoir des correspondants !

Wow !

« Mais quosse que c’est qu’ça, des correspondants ? », qu’on s’est probablement tous demandé à ce moment-là. Et là, elle nous a expliqué que pendant les prochaines semaines, chacun de nous allait être jumelé à un jeune de notre âge qui vient d’ailleurs qu’aux Îles et qu’on allait s’écrire régulièrement. C’est ça « correspondre ».

– D’yousse qui d’viennent,
ces enfants-là ?

– De Gaspé.

Gaspé ?

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Dès qu’on vient au monde, la Vie tourne un grand sablier avec notre nom écrit dessus. Le problème, c’est que personne ne sait combien de grains de sable elle a prévus pour nous. Et le temps passe et repasse. Et l’on oublie. On oublie qu’à partir du moment où l’on met le nez dehors du ventre de notre mère, nos jours sont comptés.

On grandit. On avance. On va à l’école. On apprend. Et le temps passe. Puis un jour, au secondaire, un professeur prend les présences…

– Bourque, Hugo?

– Présent

– Briand, Paul-André?

Silence… le temps passe…

– Paul-André?

Puis, venant du fond de la salle de classe comme si elle sortait directement d’outre-tombe, une voix assumée, mais calme, et très basse pour son âge :

– André-Paul! C’est André-Paul Briand.

On s’est tous retournés vers lui avec un sourire en coin. Ce n’était visiblement pas la première fois que le jeune adolescent à la chevelure abondante et à la veste de toile devait rectifier son prénom. Et ce ne sera pas la dernière, croyez-moi.

Puis, André-Paul laissa son toupet tout garni retombé devant ses yeux et redevint presque invisible, calme et silencieux. Comme d’habitude.

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