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Chronique Hugo Bourque

La semaine dernière, nous nous sommes rendus à Toronto pour la relâche scolaire des enfants et nous avons visité, entre autres, la Tour du CN. La vue d’en haut était magnifique! De retour au bas, comme le veut la grande stratégie de marketing, nous avons dû passer à travers une boutique de souvenirs pour atteindre la sortie. Chemin faisant, comme le veut la grande stratégie parentale, nous avons joué de « touche pas à ça », de « on regarde juste avec les yeux » et de « non, on n’a plus de sous pour ça » pour éviter de devoir acheter toutes sortes de cossins inutiles.

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Quand j’étais petit, sortir des Îles était vraiment quelque chose de très excitant. On se sentait un peu comme une marmotte qui émerge de sa tanière pour voir son ombre au printemps. Moi, j’avais tout à coup l’impression que la vie s’ouvrait devant moi. J’étais comme Christophe Colomb à la découverte de l’Amérique. Ça, ce n’était que dans ma tête, parce que j’étais plutôt un Madelinot à la découverte du Nouveau-Brunswick… Moins excitant que mon homologue italien, mais au moins, nous, on n’avait aucune chance de poigner le scorbut.

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Cher Hugo, douze ans,

Je sais que tu vas bien. Je le sais parce que toi, tu es moi il y a vingt-huit ans. C’est bizarre, hein ? Mais tu vas voir que ce qu’on a à se dire, ça va t’être très utile. Premièrement, je te rassure, à quarante ans, tu vas très bien. Tu feras ce que tu aimes, même si pour y arriver tu vas d’abord te faire croire que tu te passionnes pour l’administration. Je sais, tu dois penser que je suis fou. Mais non, tu vas vraiment étudier ça et même réussir. Mais ne t’inquiète pas : tu ne feras pas ça dans la vie. Jamais.

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Chaque semaine, quand arrive le temps d’écrire mon texte pour Le Radar, je m’installe à mon bureau, devant mon ordinateur et je réfléchis. Des fois, le sujet surgit tout seul ; une inspiration du moment, un thème qui me trottait dans la tête, une actualité qui fraie son chemin jusqu’à mes souvenirs. D’autres fois, c’est plus long, plus ardu. Dans ce temps-là, je dois penser davantage, fouiller sur le web, feuilleter des livres en quête d’un mot ou d’une image qui viendra allumer la mèche et provoquer l’idée.

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Moins de produits laitiers, des protéines différentes, toujours autant de fruits et légumes. Le nouveau Guide alimentaire canadien essaie d’être davantage de son temps en nous dirigeant tranquillement vers de nouvelles saines habitudes. J’ai malheureusement l’impression qu’il est incompatible avec nos traditions, nos recettes typiques et notre passé culinaire.

Par exemple, moi, quand j’étais petit, il y avait cinq groupes alimentaires : lait et produits laitiers, viandes et substituts, fruits et légumes, pains et céréales, sirop de blé d’Inde et Crisco. À l’époque, ce n’était pas compliqué : un dessert n’en était pas un vrai s’il n’avait pas été fait avec l’un ou l’autre de ces deux éléments radioactifs.

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On est dimanche après-midi. Aujourd’hui, mes amis pouvaient pas jouer avec moi, mais c’est pas grave. J’ai décidé de m’amuser aux GI JOE tout seul, en dessous de l’escalier de la cave. Pis j’ai du fun. Là, les méchants ont commencé à envahir le tank porte-pont des gentils et ça va barder !

Tout à coup, j’entends maman crier :

Hugo, on s’en va faire une p’tite drive. Viens-tu avec nous autres ?

Yousse que vous allez ?

J’sais pas. P’t’être bien à Fatima.

J’fais ni un ni deux, j’me poigne deux bonshommes pour la route et givetôme, j’embarque en arrière du Oldsmobile Cutlass rouge à papa. Avec le soleil qui tape sur l’auto, à l’intérieur, ça sent le vieux tissu mélangé à l’odeur de cendrier resté ouvert pendant une canicule.

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– Quosse tu fâs de soir ?

– Ché pas, toi ?

– On va t’y s’faire glissé
su’ la butte du Carnaval ?

Ça s’était organisé pendant la récréation de l’après-midi, à côté des balançoires trop gelées pour balancer. Le soir venu, avec ma dernière bouchée de souper dans la djeule, j’enfilais mon habit thermos, mon casse à oreilles et mes mitaines de cuir noir avec un dos en minou blanc et let’s go sur la butte à Edwin, mieux connue à l’époque sous le nom de butte du Carnaval.

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Je lavais la vaisselle… tranquillement… en sifflotant. Quand tout à coup : BANG ! Ça m’a frappé comme un gros truck qui arriverait à pleine vitesse avec le vent dans le dos. Je fais mes quarante ans ! Je les ai eus cette semaine et je les fais. La preuve que je les fais ? Je vous relis ma phrase : « Je lavais la vaisselle… tranquillement… en sifflotant. » Siffloter. Tu ne sifflotes pas si tu n’as pas au moins quarante ans. Alors, j’ai tout de suite arrêté de subler comme dirait papa et j’ai continué de frotter mes assiettes.

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Le soleil plombe sur les Îles. Le gravaille du chemin des Chalets me grafigne le dessous des pieds, mais pas question de mettre mes gougounes juste pour traverser du chalet de chez Pepé jusqu’à la plage. J’ai pris soin d’attraper au passage ma serviette de Superman, ma chaudière remplie de pelles et de p’tits chars et mes TONKA. Aussitôt arrivé au bord de l’eau, j’installe ma serviette doucement pour éviter qu’elle se remplisse de sable. Je ne réussis jamais, mais j’essaie toujours. Je suis un entêté.

Le sable est chaud. Trop chaud. Qu’à cela ne tienne, je m’assois et embourre mes jambes dedans. Puis, j’ai une idée : je vais construire une île en sable, un peu comme les Îles. Génial ! Je me mets à l’œuvre. Je m’approche du bord de la mer et commence à creuser. Pour ça, je débute avec ma petite pelle en plastique jaune avec le manche cassé, mais je vais finir la job avec ma pépine TONKA en métal. Ça va aller mieux pour creuser dans le sable emborvé d’eau. Je suis en train de créer un monde ; je suis un peu comme un Dieu, mais en Speedo bleu.

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Aujourd’hui, on se texte, on se facetime, on se skype, on se facebooke, on se courrielle… et très mal pris, on se téléphone. Tout ça, à portée de main. Dans une poche ou une sacoche. On ne fait qu’effleurer l’écran de notre intelligence portable et nous voilà en contact avec le reste du monde. Et l’on tient tout ça pour acquis. Jusqu’au jour où Dame Nature se déchaîne et souffle sur l’archipel avec tant de force que notre présent laisse sa place au passé. Ce qui fonctionnait sans fil retrouve son lien au mur et ce qui était instantané prend un peu plus son temps. Notre temps.

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J’ai la djeule gelée tight. Même mes pensées n’articulent plus assez. Mes cils sont remplis de miniglaçons qui font coller mes paupières ensemble une fraction de seconde à chaque battement. Mais tant pis. Je continue d’avancer. Pas question de perdre une seule minute de cette journée de congé surprise.

À matin, je me suis réveillé un peu avant mon cadran. Je dis « cadran », mais en fait, c’est papa qui ouvre ma porte de chambre en disant : « Hugo, c’est l’heure ! » Mais à matin, avant qu’il arrive, j’étais assis dans mon lit, le nez entre les stores verticaux, à zieuter dehors en écoutant la radio. Hier soir, les vents forts du noroît qui annoncent généralement une tempête ont soufflé sur les Îles ; notre baromètre pressentait la même chose. En regardant par la fenêtre, je voyais bien qu’on ne voyait rien. Rien du tout. Ni ciel ni terre. Du blanc à perte de vue. De temps en temps, je croyais percevoir la corde à linge, mais encore là, je n’en étais pas certain. Alors, avant de me préparer pour une journée d’école, j’attendais que l’animateur du matin, Bruno Bizier, me dise s’il y en avait ou pas. Heureusement, la commission scolaire a décidé qu’il faisait trop mauvais pour qu’on prenne l’autobus. Soulagement. Bonheur extrême.

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C’est moi, Hugo. Te souviens-tu de moi ? Quand j’étais petit, tu m’avais donné un toutou de clown qui faisait de la musique quand on lui tournait le nez ? Je l’ai tellement aimé, celui-là ; je m’amusais parfois à cogner sa face de plastique contre le mur à côté de mon lit parce que son nez laissait des traces rouges dessus. J’ai fait faire quelques allers-retours à papa et maman qui voulaient savoir ce qui avait fait ce bruit-là…

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