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Chronique Hugo Bourque

Comme un peu tout le monde, Francine à la pandémie difficile. Pour tout dire, elle en a plein son casque! Fatigue, stresse, déprime. Elle trouve ça dur de ne plus voir autant sa gang. Elle se sent même seule et complètement dépassée par les événements. Pourtant, au début, ça allait. Elle suivait les consignes sans trop de poser de question. Elle se disait que ce n’était qu’un dur moment à passer. Mais après des jours, des semaines, des mois, elle a l’impression que rien ne change. Une année complète à se priver, à se cacher, à s’inquiéter. Pour presque rien. Elle ne voit plus le bout. Elle a vraiment hâte de retrouver sa vie d’avant, même si elle commence à avoir bien peur de ne jamais la retrouver complètement…

Mais il faut quand même dire que Francine a été chanceuse. Personne de son entourage n’a poigné la COVID-19. Pas même sa vieille mère de quatre-vingt-six ans, toujours en vie, et encore pas mal en forme. Mais s’il avait fallu qu’elle soit infectée… Francine n’aime mieux pas y penser. Elle a vu à la télévision tous ces gens mourir tout seuls à cause de ce godam de virus là. Elle a prié chaque soir depuis le début de la pandémie pour que ça n’arrive jamais à sa mère. Elle comprend pourquoi on les isole, mais ça reste inhumain de les laisser partir sans être accompagné…

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Une couleur n’est pas qu’une couleur. C’est une émotion, un territoire, une passion. Une façon de vivre, un espoir, une histoire.

Bleu. Couleur de la tranquillité, de la paix. Celle des yeux de tous nos bonhommes quand on commence à dessiner. Mais c’est aussi la couleur du ciel et de la mer qui se rencontrent sur une fine ligne d’horizon qui tente de s’effacer, tout doucement, pour permettre une plus grande intimité entre les deux.

Rouge. Couleur de la passion et de l’amour. Et, paradoxalement, la couleur du sang et de la violence. C’est celle de la pomme par jour qui éloigne le médecin pour toujours. Celle qui nous reste sur la joue quand une matante nous embrasse à Noël. Celle de nos finances quand ça va mal, celle de nos visages quand ça va bien. De nos yeux quand la fatigue nous prend. Celle qui trahit notre état quand la police nous arrête. Mais c’est aussi le rouge du Cap du même nom et celle des autres autour de lui. Ces rocs fragiles et friables qui nous protègent des marées montantes, au risque de leur vie, grugés par les vagues fougueuses et sans pitié.

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La semaine prochaine, c’est la fête de mon plus vieux. Il aura dix ans. C’est capotant! Bonne fête, mon grand! Mais ça, ça veut dire qu’il y a environ dix ans, je suivais des cours prénataux. Moi, futur père de famille et angoissé de ce nouveau rôle, je ne savais rien de ce que ça impliquerait étant donné que je n’avais jamais pris un bébé dans mes bras de toute mon existence…

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, mon plus gros choc n’a pas été lorsqu’on m’a parlé de tous les fluides impliqués dans un accouchement ni quand j’ai réalisé que l’idée de couper le cordon moi-même me levait le cœur. Le moment où j’ai vraiment avalé ma gomme, c’est quand la madame du CLSC d’Hochelaga-Maisonneuve, le quartier où l’on habitait, a séparé les gars des filles en se prenant clairement pour une monitrice de camp de vacances.

À partir du moment où l’on s’est retrouvés entre gars, j’ai remarqué que ceux qui s’adressaient à nous le faisaient plus len-te-ment et en utilisant des mots sim-ples pour ne pas dire sim-plets. Et tout à coup, c’est l’apothéose : on s’est adressé à nous avec des termes de sports. Toé pis ta blonde vous formez une équipe et là, c’est vos séries éliminatoires. Si vous voulez gagner la coupe, faut travailler ensemble pis suivre le plan de match. Un cliché sur deux pattes. Un peu plus, et on nous fournissait un casse qui tient deux canettes de bière reliées à la bouche avec de longues pailles.

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Mes émissions du samedi matin sont écoutées. Je suis même déjà revenu de ma p’tite drive hebdomadaire au centre d’achats avec matante Marie-May qui se faisait placer la tête chez Jean-Guy à Arnold. Comme il fait beau, comme il fait chaud, ce sera le moment idéal pour sortir le p’tit tracteur à papa. Tous les terrains autour de chez nous et de chez pepé sont à faire. Je n’ai pas de temps à perdre. Sauf peut-être celui de fouiller dans mon tiroir pour ramasser mon Walkman et mes écouteurs à mousse-mousses orange. Pas question de passer la journée à tourner en rond, entre une odeur de gaz et de gazon frais coupé, sans écouter ma cassette de musique enregistrée à CFIM.

Dans ma tête de préado, vérifier l’huile et mettre de l’essence moi-même dans un véhicule me donnent l’impression d’être un adulte. Un vrai. Déjà. Pourtant… j’ai souvent de la misère à lever la grosse tinque à gaz pour en mettre dans le tracteur. Ce qui fait que j’en fais couler assez à côté pour que ça sente l’essence à des miles à la ronde. Aussi, j’avoue que le similiadulte en moi oublie une fois sur deux de vérifier le niveau d’huile avant de partir. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je vais y penser.

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Ah ben, si c’est pas mon beau Everrade! Comment c’qui va?

Le chat y’a t’i’ mangé la la-langue?

Niaise-me pas, Arthur, parce que tu vas ouare qu’le chat va t’griffer les balleaux!

Bon, y boude, astheurre! Quosse qu’y a?

C’est pas la neige qui te rrend dans c’t’état-là?

Heille! On n’en n’avait quasiment pas eu de l’hiver. On aurait dit que l’hiver nous avait oublié pis là POW! Envoye! Tempête su’ tempête, pis givatôme boy! Par chez nous, y a des bouttes qu’on voyait pu rien. C’est pas pour dire, ça poudrait plus fort qu’au Barachois dans l’temps. Pis Djeu sait qu’y’en avait d’la poudre au Barachois!

J’te l’fais pas dirre. Mais ça va parrtirr toute c’te neige-là. Crrains-pas!

Ah j’crains pas, j’crains pas. C’est juste qu’en attendant, j’ai des Snow-Elbow à force de pousser ma souffleuse!

Pauvrre toi! Mais c’est t’i’ juste pourr ça qu’tu boudes?

Ben t’es sauté massif! Nan, nan, c’est pas juste pour ça.

Pas à cause du jouet de Monsieur Patate qu’a perrdu sa p’tite rracine?

Heille, c’est t’i’ assez neuillasse, ça? Ouare que t’as à c’te point-là pas d’vie que tu t’mets en godam à cause d’un jouet en plastique qui s’appelle Monsieur. Astheure, faudrait que toute soit pas de sexe. Pus de Monsieur Net, pus de Monsieur Muffler, rien. Veux-tu que j’te dise, moi, quosse que c’est qu’le vrai problème avec Monsieur Patate? C’est qu’y finit tout l’temps avec les deux mains dans l’tchu.

OK, mais si c’est pas ça, quosse qui t’gosses dans c’cas-là? Sûrrement pas juste parrce que le Cégep des Îles va prrendrre tcheuque étudiants d’un Cégep de Québec ?

Ben j’me respecte la raie! Qu’y fassent c’qu’y veulent. Seulement que ça s’peut qu’y trouvent que ça leur fait loin en godèche pour aller s’chercher une poutine au Asthon.

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L’histoire que j’vais vous conter est fictive. C’est celle de David. Mais en même temps, c’est celle de Mathieu, Steve, Monica, Jean-Michel… Celle de plusieurs personnes autour de nous. Autour de vous. C’est une histoire qui s’est passée hier, mais qui se passe aujourd’hui aussi, et qui, malheureusement, se passera encore demain.

Dès son plus jeune âge, c’est avec une boule à l’estomac que David se rendait à la Polyvalente. Chaque jour, il savait qu’on allait rire de lui. Qu’on allait le pointer du doigt. Il savait aussi qu’il passerait la journée tout seul à espérer passer inaperçu. Pour une fois.

Mais ce jour-là, en s’assoyant pour son cours de mathématique, il ne savait pas que le neuillasse en arrière de lui tenait discrètement son crayon Pilot debout avec ses pieds sur la chaise de David de façon à ce que celui-ci se pique les fesses dessus. Il a sursauté en criant. Le professeur, ne sachant pas trop ce qui se passait, a demandé à David de garder le silence, avec un ton ferme et clair. David n’a pas cru bon expliquer ce qui s’était passé, préférant garder tout ça pour lui plutôt que de s’humilier une fois de plus devant toute la classe qui riait déjà.

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Il me semble que c’est hier que je quittais les Îles pour tenter ma chance à Montréal. Je crois que je ne réalisais pas très bien, à l’époque, à quel point ça allait changer ma vie. En fait, mon plan c’était juste de tougher l’année à l’École nationale de l’humour et de retourner chez nous au galop pour reprendre ma vie d’insulaire laissée sur pause. Je continuerais de vivre chez papa, de faire des pubs à CFIM, de prendre ma p’tite New Castle au Central. Mais finalement, j’ai eu le goût de rester un peu en ville après mes études juste pour voir… Il me semble que c’est hier que je quittais les Îles, et pourtant, c’était il y a dix-sept ans. Déjà. Comme quoi le temps passe vite pareil.

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Les joies de l’hiver, plaisirs divers.

Entre le froid et le frimas. La glace et le verglas.

Sortir de chez soi malgré le gel, à risquer nos coudes et nos coccyx. Nos chemins saupoudrés de sel, tels une patate fritte d’aréna. Marcher sur les glaces et glisser sur les marches. Le vice versa de l’hiver. Le verglas nous met vraiment dans tous nos états.

Pelleter. Forcer. S’épuiser. Ma petite pelle rouge fait le travail pour la galerie du côté. Mais je ne pourrai rien faire pour la barrière. Papa devra prendre le relais avec sa souffleuse. Moi, pendant ce temps-là, épuisé, j’irai souffler.

Je renifle. Déjà.

C’est la tempête, ce jour-là. Je marche face au vent, les bras en croix. Je pourrais presque m’accoter sur lui et je ne tomberais pas. Son souffle puissant me fait ravaler mon air et m’étouffe presque. Je baisse la tête pour éviter le pire, mais aussi pour empêcher la neige de trop me picoter la djeule. On dirait que quelqu’un me garroche une pelletée de gravaille en pleine face.

Je pars me promener dans le bois, parce que là-bas le vent n’existe plus. C’est toujours calme. Le calme pendant la tempête. Ça fait changement… À travers la neige et les branches, je me promène entre le risque de me perdre et celui de me trouver. Le calme me va bien. Je suis bien. Tout seul. Couché sous un sapin qui supporte pour moi, d’épines et de misère, tout le poids de la neige déjà tombée.

Je renifle. Encore.

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Oué… pas chaud à matin, Éverrade!

Quoi, « pas chaud à matin »? T’es après t’chavirer net. On s’croirait au printemps.

J’le sais! Mais, norrmalement, c’est c’qu’on s’dit à c’te pérriode-ci d’l’année.

Ben invente pas l’malheur. Si l’été a décidé de passer l’hiver avec nous autres, pour l’amour de djeu, bouche ta djeule!

À part de t’ça? Quosse ça compte de bon, mon Arthur?

Pas grrand-chose. Toâ?

Bah, tu sais quosse que c’est? Au moins, on est pus confinés.

Ah! arrrête ouarre. J’suis assez étchoeurré de parrler de t’ça, c’te godam de COVID-là ! Si j’l’avais parr le collet, j’y arrracherrais la tâte!

Te v’là rendu meuvais que l’djâbe. Sais-tu quosse qui te ferait du bien?

Aweille, shoot!

Un voyage dans l’sud!

Godêche de fou! On peut pas y aller, au Mexique. La grrand’ face à Trrudeau veut pas!

J’te parle pas du Mexique. Moi, quand t’j’ai besoin d’aller dans l’sud, j’poigne ma crème solaire, j’prends mon char pis givatôme pour le Cap-aux-Meules.

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Des fois, les dimanches après-midi, on s’installait dans le salon, on mettait la radio sur le vieux pickup et on tournait la roulette de la vieille Toshiba sur le canal 9 pour lire les petites annonces. Des affaires à vendre, d’autres à louer. Des réunions à ne pas manquer. Des rappels à la communauté. Tout ça écrit en lettres carrées sur des fonds de couleurs psychédéliques et des transitions toutes plus éclatées les unes que les autres. De quoi se décoller la rétine sur la musique de la mandoline de Ricky Skaggs.

Des fois -pas souvent, mais des fois-, les annonces disparaissaient tout d’un coup. Et là, on retenait notre souffle… jusqu’à ce qu’apparaisse devant nous l’image floue en noir et blanc d’un vieux documentaire sur la pêche à la morue directement sortie du Musée de la Mer avec la voix du père Landry en arrière. Le temps s’arrêtait. On se voyait à la télévision. Enfin! Pour une fois, ce qu’on voyait, ce n’était pas du monde de Montréal dans un quartier de Montréal avec le trafic de Montréal et les problèmes de Montréal. On voyait…

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La semaine passée, c’était ma fête. Oh, je n’ai pas fêté fort, comme vous pouvez vous en douter. Une fête confinée qui doit se terminer avant huit heures… Pas de restaurant, pas de 5 à 7, pas d’invités…

J’ai eu quarante-deux ans. Physiquement, j’ai plus que ça, mentalement, j’ai moins que ça. Mais j’ai ça. Quarante-deux, bien sonnés. Barbe grise, calvitie. C’est le mal de dos qui me réveille le matin, je m’occupe de mon terrain comme de ma propre vie et quand je plie du linge, je chantoune. Et ce n’est même pas un air connu. Ce n’est pas un air tout court. C’est juste des notes. Mais je les chantoune pareil. Si tu n’as pas en haut de quarante ans, tu ne fais pas ça. Moi, je fais ça. Mais ces mêmes quarante-deux années de vie m’ont permis d’assister à des événements dont les plus jeunes d’entre nous ne pourront probablement jamais témoigner.

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Mama-a-an?

Quoi?

Yousse qu’il est mon chandail noir?

Quel chandail noir?

Avec « Vuarnet » écrit en avant, mais que quand t’j’le vire de bord il est toute noir…

Il doit être dans ton tiroir.

J’l’ai pas vu…

R’garde comme il faut!

J’ai fini par le trouver. Il était caché en dessous de mon chandail d’Hulk Hogan… dans mon tiroir.

Mama-a-an?

Quoi?

Yousse qui sont mes pantalons noirs?

Quels pantalons noirs?

Ben j’en ai juste une paire… mes pantalons noirs que j’mets pour aller à la messe.

Quosse tu veux faire avec ça?

J’m’en va chez Simon jouer aux éclaireurs…

Si elle m’avait demandé ce que c’était, je lui aurais expliqué que les éclaireurs, c’est un peu comme jouer à la cachette, mais quand il fait complètement noir. Le but c’est de trouver les autres à l’aide d’une flashlight. Je ne connaissais pas le jeu des éclaireurs avant ce soir-là. Quand Simon me l’a expliqué, j’ai viré de d’ssous. Moi qui passais mon temps à espionner mes tantes à travers les châssis, chez pepé… J’avais très hâte de jouer.

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Ah ben beunne année, mon Arthur!

Parrreillement, mon Everrade!

Quosse qu’on te souhaite de bon pour 2021?

J’pensais jamais dirre ça de ma vie, mais d’la visite, godam, d’la visite à deux pouces d’la face!

Heille, j’te comprends. Un couvre-feu, djypentwice! Peux-tu croire? On peut pu sortir de t’chez nous à part pour aller faire pisser l’chien, en laisse.

Ben moi, c’est Clémence…

C’est Clémence qui fait pisser le chien?

Non, c’est Clémence que je prromène en laisse. Ça nous fait sorrtirr tous les deux aprrès huit heurres le soirr.

Ah, mon god, toi !

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Des fois, je rêve à Noël. Un Noël de tous les possibles. Avec son voile de flocons qui tombent au rythme d’une respiration. Je ne trippe pas sur la neige, mais ça prend ça à Noël.

On met nos plus beaux habits achetés pour Noël, et Noël seulement, qui finiront sûrement dans la garde-robe jusqu’à l’année prochaine. On entasse toute la famille dans le char et l’on part pour la messe de minuit. Ça sent l’encens, les parfums de madame et les after-shave de monsieur d’une église bondée. Tous les plus ou moins beaux capots de poil sont sortis avec plus ou moins trois pastilles qui sentent la menthe dans leur poche. Gérard Nadeau entonne son traditionnel Minuit chrétien et le coup d’envoi est donné pour la fête. Un prêtre nous roule les « r » du Notrre Pèrre et l’on chante ensemble la naissance du divin enfant, on joue des hauts-bois et fait raisonner les musettes. Peu importe ce que c’est. Ça prend ça à Noël.

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