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Chronique Hugo Bourque

La messe du dimanche matin va bientôt finir. Habituellement, on va plutôt à l’église le samedi soir, mais cette semaine, c’est pas pareil. C’est une messe spéciale. Tranquillement pas vite, nous allons presque tous nous déplacer vers le quai de L’Étang-du-Nord où débutera officiellement le Festival du pêcheur. Et pour l’occasion, comme chaque année, un beau cortège de bateaux de pêche décorés de leurs plus beaux fanions multicolores se rendra au large des côtes pour accompagner le père Lafrance qui lancera une couronne de fleurs en mémoire de ces valeureux pêcheurs que la mer aura malheureusement décidé de garder près d’elle pour l’éternité. Amen.

J’ai six ans. Comme matante Marie-May et matante Emma font partie de la chorale La Vague, je les suis partout. Surtout quand il y a un événement spécial comme la messe de minuit ou, dans ce cas-ci, celle du pêcheur, parce que la chorale propose toujours un petit spectacle en plus des chants réguliers. Et aujourd’hui, je sais ce qui s’en vient : une promenade en mer. Parce qu’il n’y a pas que le père Lafrance qui voguera vers le large. Un bateau amènera aussi la chorale, question d’ajouter un peu de musique à l’événement. Moi, je me faufile avec mes matantes, et prends place à bord pour ma p’tite drive annuelle sur l’eau. Comme je n’ai aucun pêcheur dans ma famille, c’est pas tous les jours que j’ai l’occasion d’en faire une. Alors, j’en profite.

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Salut! Moi, c’est William.

Pis moi, Charlie.

On est les enfants à Hugo, et cette semaine, c’est nous qui allons vous écrire. En fait, c’est moi parce que ma sœur ne sait pas encore écrire.

T’as dit la même chose l’année passée pis l’autre avant. Mais je te jure que c’est la dernière fois, parce que je vais être en première année pis je vais apprendre à lire et à écrire.

OK, mais en attendant, tu sais pas écrire. Fait que c’est moi qui va le faire…

Pfff…

Pfff toi-même! Tout ce qu’on va vous raconter ici est vrai. Vous demanderez à papa, il va vous le dire. Là, on vient de quitter les Îles pour retourner dans notre autre chez nous. C’est fou c’qui peut s’en passer, des choses, dans deux semaines de vacances.

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Plus on vit dans une petite place, plus on se gangrène de petites habitudes inoffensives plus ou moins utiles, mais tout à fait cocasses. Ça finit par nous définir, par nous hanter. Tant et tellement qu’on ne se rend parfois plus compte qu’elles sont parties prenantes de notre personnalité.

Par exemple, il faut savoir que par chez nous, on ne met pas tout le temps notre clignotant en auto. On prend souvent pour acquis que la personne en arrière de nous sait yousse qu’on reste, donc sait yousse qu’on va tourner. Mais si tu ne viens pas d’ici et que tu ne mets pas ton clignotant, c’est là que c’est fourrant. Parce qu’on sait pus qui c’qui va où pis on risque de se rentrer dedans. Bref, si t’es pas de chez nous, laisse ça aux pros pis mets ton clignotant!

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Les Îles, c’est un peu moi, un peu nous, un peu vous. Les Îles, c’est plein de choses.

C’est voir la mer partout autour de soi. L’entendre cracher son écume sur le rivage par jours de grand vent, et se rappeler que malgré sa grande beauté et malgré qu’elle peut nous bercer tendrement, elle saura toujours être plus fougueuse, plus forte et plus féroce que nous.

C’est se baigner, même si c’est un brin trop froid. Se faire sécher sur une serviette ou directement dans le sable, même si c’est un brin trop chaud. Jouer à la lettre, à la pétanque, au volley-ball de plage avec des amis, avec une p’tite froide et une canisse de p’tites saucisses.

Y a de belles plages à L’Île-du-Prince-Édouard, y a du bon homard en Gaspésie…

Mais jamais comme par chez nous. C’est ça, les Îles de la Madeleine.

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Cher William,

Chère Charlie,

Tout d’abord, merci pour vos belles cartes de fête des Pères. Comme chaque année, ça me touche toujours beaucoup. Cette année, avec la pandémie ou, comme vous aimez l’appeler, le maudit COVID, on est devenu encore plus une équipe. Les familles ont été amenées à se tricoter encore plus serrées. On s’est vu pas mal plus qu’à l’accoutumée et je dois avouer que c’était fort agréable. Challengeant, mais agréable.

Challengeant parce que, de nos jours, les parents que nous sommes ne sont plus habitués à côtoyer leurs enfants sur une base si régulière : vous allez à l’école et au service de garde en plus de suivre des cours de toute sorte d’affaires pendant la fin de semaine, et quand tout ça ferme pour l’été, on vous envoie dans un camp de jour jusqu’à ce que ça rouvre. Mais avec la COVID, on vous a ramené plus vite à la maison en dehors des heures d’école et on a arrangé nos jobs pour ne pas avoir à vous envoyer dans un camp de jour, masqués comme des chirurgiens. On a donc épuisé nos idées de jeux de cartes et de cabanes construites avec des draps contours dans le salon pour vous divertir du mieux qu’on a pu.

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Ah ben ça t’fat manièrre de bien, l’verrt, mon Éverrade!

Ah toâ, mon god, commence pas à m’étchœurer à matin!

Ben quoi?

Des fois, c’est l’banax, des fois c’est l’fatimatoux, des fois c’est l’rincheux d’gueumme pis des fois c’est l’vert. Arrêtez ouare de nous niaiser! Vert pis Fatima, c’est des vieilles affaires, ça.

Heille, rrelaxe, la face de mi-carrême!

Tu vois, tu vois? Encore un cliché gros comme le bras! Si j’te poigne par le cagouette, tu vas ouare qu’tu vas pouvoir passer la Mi-Carême pas mal plus d’beunne heure c’t’année qu’l’année passée!

J’disais pas même ça pourr te niaiser! C’est parrce qu’on est rrendu dans l’verrt. Chus verrt, moi aussi, faque ‘tention à ta djeule!

Mais tu s’ras jamais aussi vert que nous autres, à Fatima!

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S’il vous plaît, permettez-moi d’être un peu plus sérieux aujourd’hui qu’à l’accoutumée. C’est que mon milieu est malade, mesdames et messieurs! On réalise de plus en plus que, comme dans la vraie vie, c’est quand on pense avoir fini de sortir les poubelles qu’on trouve un dernier déchet oublié sur le comptoir.

Depuis un bout, on ne compte plus les scandales dans le milieu de la télévision et du divertissement. Chanteurs, animateurs, producteur; on abuse, on agresse, on mord. Et on règle tout ça à grands coups de statuts sur Facebook et de gazouillis sur Twitter, au milieu de fake news, de complotistes et d’images de chats.

Et voilà qu’un autre producteur émérite, un gros joueur de l’industrie, se fait poigner les culottes baissées, mesdames et messieurs! Le big boss du groupe Avanti, Luc Wiseman, accusé d’agression sexuelle sur une personne mineure et de production de pornographie juvénile. Juste pour vous situer, Avanti c’est la boîte de production qui est derrière les succès de La Petite Vie, Un gars une fille, ou plus récemment De garde 24/7, 180 jours et Police en service. Et juste pour vous situer, agression sexuelle sur une personne mineure et production de pornographie juvénile, c’est vraiment dégueulasse. Mais il est important de différencier ici le gars derrière l’entreprise et son entreprise. Le gars peut être un écœurant dans sa vie privée sans que ses employés soient au courant. Tu peux avoir du jugement au travail, et être complètement mésadapté en termes de comportement.

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Les traditions. Le passé qui s’invite dans le présent jusqu’à se tremper les babines un p’tit brin dans le futur. Ces habitudes, ces musiques, ces recettes, et toutes ces autres manifestations d’héritage culturel qui passent de génération en génération par le canal du bouche-à-oreille et par l’imitation. C’est ce qui nous définit comme communauté et qui nous assure d’exister même après notre départ. Comme on dit : pour savoir où on va, il faut d’abord savoir d’où on vient.

Pour moi, dans ce que je suis, les canaux de transmission par excellence, ce sont les violoneux. Chaque fois que j’entends un violon chanter, c’est toute une histoire qui se raconte. Mon histoire. Notre histoire.

Et le premier violon que j’ai entendu, c’est lors d’un petit spectacle de musique dans le gymnase de mon école primaire, à Lavernière. Tout à coup, se pointe sur la scène une tête frisée en boule qui se met à manier l’archet et à faire danser ses doigts sur son instrument de façon magistrale. À l’époque, je ne le savais pas, mais ce qu’il était en train de jouer, c’était la Reel du train. Et dans ce train-là, il avait réussi à faire monter des animaux tirés de son violon avec son archet. Je n’en revenais pas. Il était capable de nous faire entendre des vaches et des goélands à partir de son instrument.

Ce jour-là, quand je suis revenu à la maison, j’ai pris deux bouts de bâton de hockey à Stéphane et je faisais semblant de jouer moi aussi. Je glissais mon archet CCM sur mon violon Bauer en m’imaginant la Reel du train. Et je donnais un godam de bon show… dans ma tête.

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Charles connaît le quai à côté de chez eux par cœur. D’aussi longtemps qu’il se souvient, il se rendait là presque chaque samedi après-midi pour voir son grand-père, Alphonse, le capitaine du Charles-des-mers, débarquer ses gros bacs remplis de homards vivants et fraîchement pêchés. Charles a toujours été très fier que son grand-père pratique le métier de pêcheur de homard. Il a toujours eu l’impression que c’était le plus beau métier du monde. Même que, de la fenêtre de sa classe de 5e année, il pouvait voir la mer et tombait régulièrement dans la lune, préférant rêver de la pêche plutôt que chercher à mieux comprendre ses mathématiques ou son français.

Charles adore le homard. Depuis très longtemps. Il se rappelle que son père, aide-pêcheur de son grand-père, lui rapportait toujours les pinces orphelines qui avaient été arrachées aux homards par accident durant le transport. Mine de rien, ça lui faisait, chaque samedi, tout un snack. Entre ça et une canisse de p’tites saucisses, le choix était quand même facile à faire. Dès qu’il sentait l’odeur du crustacé qui cuisait, il retombait dans la lune, rêvant de pratiquer ce métier-là à son tour et le plus vite possible.

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Prendre le large. Partir au loin. Loin des inquiétudes et des embûches. Des fatigues du quotidien et des tracas covidiens. Partir. Découvrir. Aller défourrasser. Trouver du nouveau, du beau, du vrai. Et pourquoi pas du vieux, du faux, du laid? D’abord, qu’on trouve tcheuque chose. N’importe quoi qu’on n’a pas vu depuis un an. C’est ça qui compte.

Prendre le large. Par besoin d’aventure. Par recherche d’émotions. Tanné d’être enfermé entre quatre murs, ligoté devant un Zoom en bas de pyjama usé à la corde. Parce qu’à force de tourner en rond, on finit par creuser son sillon dans son propre salon. Loin des aventures. Loin des émotions.

Prendre le large. Pour voir du monde. Pour voir le monde. Donner des mains, faire des câlins. Se sentir proche. Entendre des éclats de rire. Des vrais. Être même prêt à endurer les vieux qui toussent au théâtre et ceux qui parlent au cinéma. Ceux qui crounchent trop fort au resto et ceux qui te collent de trop près dans le métro. Accepter la proximité. Non! La désirer, cette proximité. Se rapprocher des autres pour se rapprocher de soi. Parce que c’est avec autrui qu’on se définit. Se retrouver entouré. Que la vie nous tourne autour jusqu’à nous étourdir plutôt que s’étourdir à tourner autour de la vie. À trop courir, on manque beaucoup de choses. Trop de choses.

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Elle était là. Calée dans son gros fauteuil beige. Les yeux rivés sur son meuble télé. Chaque soir, en revenant du travail, matante Annette faisait reculer sa cassette VHS dans son vieux magnétoscope Zénith gris, et regardait tranquillement son émission préférée que ses sœurs lui avaient enregistrée plus tôt sur le canal 10 : De bonne humeur.

Plus j’approchais de la maison chez pepé, plus j’entendais clairement le « En direct du studio A de Télé-Métropole, c’est l’émission De bonne humeur ». Signe que ça allait commencer. Il faut dire que mes tantes ont toujours écouté la télévision avec le son pas mal fort. Et matante Annette ne faisait pas exception. Surtout quand venait le temps d’écouter son beau Michel Louvain chanter La dame en bleu.

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