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Chronique Hugo Bourque

J’ai toujours eu un peu de misère avec l’appellation « gens du troisième âge ». Troisième. C’est comme les reléguer au plan de troisième rôle muet dans un long métrage. Il n’y a pas de sotte place dans le générique d’un film, mais avouons qu’on a tendance à oublier rapidement les faces de ceux qui ne disent jamais rien.

Les grands-parents. Je n’ai pas eu la chance de connaître beaucoup mon pepé Bourque. Il est parti quand j’avais cinq ans. Je sais qu’il était bedeau à l’église et qu’il avait une petite étable à la maison. Je le revois assis dans son La-Z-boy. C’est lui qui m’a fait goûter à mon premier hareng boucané. Disons que c’est un goût qu’on n’oublie jamais. Encore aujourd’hui, quand j’en mange, c’est à lui que je pense.

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La tank est pleine, ça fait que envoye, givatôme ! Un autre après-midi passé assis sur le banc d’en arrière, les deux pieds sur la bosse entre les deux sièges. Aujourd’hui, papa a décidé de nous payer la traite : on braque pour l’est. La Grande-Entrée. J’ai six ans et demi, et j’ai jamais été là de ma vie. Ça prend une première fois à toute. Et pour passer le temps, on écoute évidemment le country à Jean-Louis à la radio. Et ça commence dès qu’on starte le char avec Julie Daraiche qui nous rappelle que la musique c’est c’qu’il y a d’plus beau, Diggy diggy ly diggy diggy lo.

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Treize ans. Chaque matin, j’entre à la Polyvalente, fier. Fier d’être rendu là. De faire partie des grands, même si j’en suis un des plus petits. Fier, mais pas faraud. Treize ans, ce n’est quand même pas toujours nos meilleurs jours. Début d’acné, début de poil de barbe, bras trop longs, jambes trop courtes. La coupe de a premier rang. Être dans une gang, être dans LA gang. Être, tout simplement. Sentir qu’on est quelqu’un et qu’on appartient à quelque chose. Pour certains, ça a lieu au volleyball lors de tournois à l’extérieur des Îles; pour d’autres, c’est à la pastorale à faire des tablettes de feuilles recyclées sur l’heure du dîner. Pour moi, dès ma première journée à la Polyvalente, je sais qu’un jour je vais faire du théâtre en secondaire 5. Ça devient un but. L’objectif premier avant de souhaiter réussir mes cours. À treize ans, peu importe ce qui nous traîne par en avant, ce qui compte, c’est d’avancer. Je participerai à des spectacles amateurs, ferai de l’improvisation et finirai par faire du théâtre. On rira de mes histoires et de mes niaiseries. On m’applaudira. On renforcira une confiance en moi, si primordiale lors de cette période riche en changements hormonaux.

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Comme à tous les matins que le bon Dieu amène…

Ah ben tiens ! Si c’est pas le beau Arthur qu’arrive manger sa roue de tracteur quotidienne.

Beau ? Tu dois awoirr tcheuque patente à me d’mander, c’est comme rrien.

Ben quoi ? On a t’i’ pus l’droit de se complimenter ?

Pis ? Quosse qui s’passe de beau par chez vous ?

Bah, tu sais quosse que c’est… pas grrand-chose pis toute sorrte d’affairre en même temps.

Ben justement asteure que je t’ai au proche… dis me ouare… j’ai t’i’ pas vu qu’i’ allait avoir une consultation publique sur le tourisse au Havre-Aubert? Ben vous êtes à moitié fous ! Quosse que tu veux qu’on aille faire là-bas au Havre?

Heille, le banax, fais attention à ta djeule. Tu viendrras pas m’dirre que vous attirrez des tourrisses avec votrre Anse-aux-Baleinier cerrtain!

Ben quoi, on a une grosse balloune orange que les enfants peuvent djomper dessus dans l’temps que leurs parents se remplissent les souliers tight de sable. C’est pas rien ! Vous autres, quosse que vous voulez de plus que c’que vous avez déjà? Un économusée du maragouin au Lac Solitaire? Une visite guidée des maisons qui cachent la vue au Bassin? Godèche de luck! De luck!

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Je suis un enfant des Îles,

De la mer et des grands vents

Modelé de sable et d’argile

Et coiffé de goémon

C’est ce qui jouait cet après-midi-là dans mon Walkman à cassette autoreverse avec ses écouteurs à cerceau métallique et ses oreilles en mousse-mousse orange. J’écoutais ça en marchant tranquillement sur la plage de la Martinique. Je ne le savais pas encore, mais ce refrain-là allait devenir tranquillement pas vite un élément marquant de mon identité madelinienne. C’est la chanson qui m’a connecté pour la première fois avec la fierté d’être qui je suis, de venir d’où je viens.

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Y en a qui l’ont et y en a qui ne l’ont pas. Je suis très capable de me trouver des qualités, mais quand vient le temps d’évaluer mes capacités de fabriquer ou réparer des choses et même à bricoler avec les enfants, je ne suis vraiment pas bon. Dans l’échelle des gars manuels, il y a Ovila Pronovost, moi, et plein de monde entre nous deux.

Et tout ça a commencé très tôt dans ma vie. Je me souviens d’être devant mon pupitre de première année et d’avoir à gosser une face de clown avec des petites boules de papiers mâchés et… rien à faire. Ça ne voulait pas ressembler à quelque chose. En fait, ça voulait ressembler à rien et rien d’autre. Que tu me donnes des cure-pipes, du fusain ou de la bonne vieille gouache, je n’étais absolument pas capable de faire quelque chose de beau avec ça.

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Au primaire, quand notre professeur nous annonçait qu’on devait prendre notre rang pour se rendre à la bibliothèque, c’était la fête ! J’étais évidemment le premier en avant puisque les rangs se faisaient habituellement par ordre de grandeur. Et là, on quittait la classe pour se promener… euh… pour se rendre à la bibliothèque de l’école. En route, il fallait déjà garder le silence et déjà, on ne réussissait pas. On faisait souvent exprès de faire crisser nos souliers sur le plancher fraîchement vadrouillé par Claude Chiasson. Évidemment, quand tu as une quarantaine de petits pieds potentiellement coupables, c’est difficile d’accuser le bon. On était safe et l’on en profitait.

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Le 16 janvier, j’ai eu quarante et un ans. Quarante et un. Je l’ai écrit en lettres, parce qu’on dirait que c’est moins pire qu’en chiffre. Ça fait moins mal. C’est dans ma tête, je le sais. L’âge, ça ne veut rien dire. Mais j’ai quand même réalisé que plus on vieillit, plus on a peur. De tout.

Pourtant, quand on est petit, on n’a presque peur de rien. Moi, à part, peut-être, des bums de l’école Saint-Pierre ou encore de recevoir accidentellement un coup de cap en acier de Stéphane à Tinor dans le devant des jambes en pleine game de soccer, je n’avais peur de rien. Je faisais du bicycle pas de casque, debout sur mes pédales sans tenir mon guidon. Aujourd’hui, je porte un casque, même debout à côté de mon guidon. La preuve que plus on vieillit, plus on devient pissou.

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Comme à tous les matins que le bon Dieu amène…

Ah ben ! Si c’est pas Everrade ? Whate godam de trraille que j’t’avais pas vu. Yousse que t’étais ?

Ben quoi, yousse que j’étais ? J’étais dans un réveillon, Arthur.

Quosse tu dis là, toi ? On est le 20 janvier.

Ah ben, tu sais quosse que c’est. C’est comme la Mi-Carême : tu sais quand t’ça commence, mais tu sais jamais quand t’ça finit.

Ah ben t’es neuillasse !

Parrlant de rréveillon, as-tu checké ça, toi, le Bye Bye ?

Ah ben ti-te perte de temps ! Ça m’a pas fait rire une godam de miette. Si ma Nicole avait pas pardu son dentier dans le plat de mix, j’ara pas eu de fun de toute la soirée.

Pis quosse t’as pensé du gars qui joue dans les annonces de A&W, toi ? Y mérritait pas de se fairre planter de même en plein Rradio-Canada, me semble.

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À tous les matins que le bon Dieu amène…

Ah ben godam ! Si c’est pas mon Éverrade prréférré qui arrrive au café à matin.

Ben là, Arthur, t’es après t’chavirer net. Ça fait depuis que l’Tim est ouvert que j’viens prendre mon café avec toi à tous les matins. As-tu laissé ta tête au Havre ?

Au moins, moi j’aurrais d’quoi à laisser chez nous. Toi, t’as pas assez d’jugeote pourr en laisser une motte à Fatima.

Pis ? À parrt de t’ça ?

Ah… pas grand-chose. L’année arrive su’ l’tchu. T’sais quosse que c’est?

Il était temps qu’a finisse, c’te godam-là. Heille, on est à la veille de parrde les Îles à forrce qui vente.

Parle-me s’en pas. J’avais mis une belle twelle neuve su ma piscine…

T’as pas parrdu ta twelle neuve ?

Nan, j’ai perdu ma piscine ! Direct su la Dune du Nord. En arrière de l’Anse au Baleinier-pas-de-baleine. Ça fait frayeur !

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Le chemin des buttes a toujours été très spécial à mes yeux. Si quelqu’un voulait me faire plaisir, il avait juste à passer par là. Cette impression de se perdre dans le bois pour finalement revenir à la civilisation quand tu aboutissais de l’autre bord, c’était magique. Chaque p’tite drive du dimanche ou chaque fois qu’on devait aller à Fatima, que ce soit pour aller visiter ma tante Lise, pour me rendre au cinéma madelinot ou pour aller aux courses, j’essayais toujours de convaincre papa de passer par là. Il nous disait de fermer tight les vitres du char pour ne pas que la poussière rentre. Sauf qu’entre la poussière de terre et la boucane de cigarette, je me demande bien ce qui était le plus dommageable.

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Dimanche après-midi. C’est l’hiver. Le vent crache un peu de neige dans le parc entre chez nous et chez pepé. Je me cherche. Mes LEGOS sont montés, mes p’tits chars sont au garage, mes GI JOE sont en mission… et moi, je n’ai rien à faire.

-Maman-an-an ? J’pourras-ti aller à la COOP me chercher un chip au ketchup ?

-Hugo, c’est dimanche. La coopérative est fermée le dimanche.

-Ah oué, c’est vrâ. J’avas oublié.

Comme on est en plein jour du Seigneur, tout est fermé aujourd’hui. Pourtant, je le sais. L’été, je vais souvent faire du bicycle sur le parking de la COOP justement parce qu’elle est fermée.

Je n’aime pas les dimanches. Surtout ceux d’hiver. Même pas moyen d’aller jouer dehors sans finir avec la goutte au nez. Tout ce qu’on peut faire, c’est regarder La semaine verte sur la télévision. Aujourd’hui, c’est un reportage sur les vaches. En fait, toutes les semaines, on dirait que c’est un reportage sur les vaches. Je ne comprends pas cette émission-là. Encore moins pourquoi je regarderais une heure de vaches. Qu’est-ce qu’il y a d’intéressant à regarder ça ? Il n’y a même pas de méchant ou de superhéros à cape là-dedans.

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Les petites places. Là où « s’inquiéter pour l’autre » devient rapidement « se mêler des affaires de l’autre ». On zieute tellement le voisin qu’on finit par savoir ce qu’il va lui arriver s’il ne se prend pas en main, s’il n’arrête pas de faire ce qu’il fait, s’il dit encore ce qu’il a dit. S’il n’arrête pas ses godams de feulies. On le sait parce qu’on le connaît. Mieux que lui-même, probablement. Du moins, c’est ce qu’on se dit.

Les petites places. Là où le téléphone arabe est souvent roi. Tout le monde sait ça. Un petit rhume de cerveau sur le quai de Millerand devient pneumonie sur le perron de l’église de Lavernière et cancer généralisé dans le rond-point, à la Grande-Entrée.

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