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Chronique Hugo Bourque

En fin de semaine, j’ai raclé mon terrain. Un terrain grand comme ma main. Quand j’ai eu fini, j’étais raqué comme si j’avais couru le marathon… avec un éléphant sur le dos. On n’est plus jeune, jeune. Ça commence à paraître. Comme on dit pour se décourager : « le meilleur est derrière ».

Mais ça, plus on avance dans le temps, plus il y en a des signes que nous sommes vieux. Dans mon cas, l’âge que j’ai me fait réaliser que j’ai vu et vécu des choses que les plus jeunes d’aujourd’hui ne connaîtront jamais. Les Îles ont beaucoup changé en quarante ans…

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Des lames de rasoir dans la gorge. J’ai des lames de rasoir dans la gorge et je me rends à l’école pareil. Comment voulez-vous que les notions de géographie de Margo et celles d’économie de Léger rentrent quand, chaque fois que j’avale, j’ai l’impression d’avoir un porc-épic poigné dans le gorgoton. Mais comme je ne fais pas de fièvre, pas moyen de rester chez nous. Un enfant, ça sait que le nerf de la guerre, c’est de faire de la température. Pas de front chaud, pas de pédago. C’est bien connu.

Maudit rhume. Aussitôt que le fret se montre le bout du nez, les nôtres se mettent à couler. C’est immanquable. Comme si nos corps étaient incapables de s’habituer au froid. Pourtant, il revient chaque année. Il serait à peu près temps que la théorie de l’évolution fasse œuvre utile et règle ce problème d’adaptation climatique au plus sacrant. En attendant, mon nozeule est une champlure qui coule sur mes travaux scolaires. Margo ne me donnera jamais de point boni pour ça…

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Peu de temps après mon CÉGEP, j’ai eu une révélation sur moi-même qui m’a secoué. J’ai réalisé, à l’époque, que je me définissais seulement à travers le regard des autres.

Qu’est-ce qu’on dit de moi ?

Est-ce que je fais plaisir ?

Est-ce que je déçois ?

Jamais une question sur mon bonheur, mes envies, mes désirs. Puis, en regardant de plus près, j’ai compris pourquoi. J’ai compris comment je me suis rendu là. Je faisais de la scène, du théâtre et de l’improvisation depuis longtemps. Et plus je donnais au public ce qu’il attendait de moi, plus on en redemandait. Et plus on en redemandait, plus je me définissais à travers les yeux de ces gens-là. Je devenais le petit comique, le clown de service, le gars qui anime des soirées, un des joueurs étoiles de la ligue d’improvisation chez Gaspard. Mais pas moi. Je ne devenais jamais moi. Cela dit, je ne m’en plaignais pas non plus. J’étais très heureux là-dedans. Mais un jour, ça m’a rattrapé. J’ai réalisé que je n’étais jamais complètement moi-même avec mes amis non plus. J’avais appliqué inconsciemment le principe d’offre et de demande dans ma vie aussi. Je montrais seulement les côtés de ma personne qui allaient plaire à celle en face de moi. Ça a fait de moi quelqu’un qui, encore aujourd’hui, évite les chicanes ou les potentiels conflits parce que j’ai l’impression qu’à la moindre divergence d’opinions, on va me rejeter du revers de la main.

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On ne choisit pas de venir au monde. Certains grands déprimés le crieront haut et fort pour faire entendre leur désarroi. On ne choisit pas sa famille. On y évolue, on la subit parfois, mais on ne la choisit pas. Pas plus que l’endroit où l’on naît. Heureusement, je fais partie des chanceux qui sont toujours amoureux de leur terre natale, mais d’autres déménageront sans jamais regarder en arrière dès que la majorité est atteinte.

On ne choisit pas de venir au monde. Mais toute notre vie, on sera appelé à faire des choix. Des choix parfois sensés, souvent réfléchis et quelques fois improvisés. Quelques-uns difficiles, voire inquiétants. Des choix avec ou sans conséquences. Avec ou sans importance.

Et avec ces choix, s’installe régulièrement le doute. L’ami fatigant. L’éternel collant à mouches. L’infatigable doute qui nous pousse à toujours remettre tous nos choix en question. Ai-je pris la sage décision ? Ai-je posé la bonne action ? Était-ce la bonne direction ? Ai-je posé la bonne question ?

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Quand j’étais petit, j’adorais m’amuser avec mes figurines d’animaux. Ça me permettait de me raconter des histoires plus ou moins réalistes en les faisant parler et agir comme des humains. Je descendais dans la cave et je m’imaginais que le tapis beige sur lequel je jouais était une jungle féroce où la loi du plus fort était la seule qui existait. Mais parfois, certains scénarios que j’inventais s’avéraient plus réalistes que d’autres. Tellement, qu’on aurait dit qu’ils prédisaient un certain avenir…

– Bon, ça va faire un bon bout que je suis le roi, déclara le lion à ses suiveux. C’est maintenant le temps de voir si je suis encore le mieux placé pour diriger la jungle et faire les meilleurs choix au nom de tous les animaux.

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Du steak. Tout le temps. Chaque dimanche que le bon Djeu nous amenait. Comme ça, pas de questionnements, pas de « quosse qu’on pourra manger pour souper ? », rien. Remarquez que ça faisait mon affaire parce que moi, du steak, j’adore ça.

Sauf que ce jour-là, maman avait décidé de varier son menu.

– De soir, j’vas faire un beau rôti d’bœuf.

Bœuf pour bœuf, moi, ça m’allait. Maman descendait dans la cave et remontait avec la pièce de viande congelée. Elle la sacrait dans sa rôtissoire orange, mettait trois ou quatre affaires dessus pour que ça goûte quelque chose et la garrochait dans le fourneau. That’s it, that’s all! On allait manger de quoi pour souper.

Comme ça prenait quand même quelques heures à cuire et qu’on était en plein dimanche… c’était le moment d’une autre p’tite drive en char ! Tout le monde s’installe. Ceux qui fument s’allument. On ouvre CFIM pour poigner le country à Jean-Louis à Ned pis givatome, aujourd’hui, on braque pour le Havre. Mais avant, un arrêt chez Chiasson et Gallant pour être sûr d’avoir assez de gaz pour revenir chez nous après. Pas question de rester pris par là.

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Il mouillait à boire debout. En avant de la maison, un lac d’eau s’était formé en une couple de minutes seulement. Dans ma tête, il y en avait quasiment assez pour passer par-dessus nos bottes de rubber. Disons que ce n’était pas une belle journée pour aller s’épivarder dehors. Je me suis donc rendu dans la cave pour voir ce que je pourrais y faire.

Peu de temps avant, papa avait descendu son vieux pick-up pour écouter des disques et des grosses cassettes huit tracks. Il ne servait plus à rien en haut, à part ramasser de la poussière. Mais en bas, je m’étais promis de lui donner une dernière vie utile. Je l’avais branché au milieu de la place et je l’avais installé en « L » avec une table pliante dépliée. J’avais ajouté à ça une tablette de feuilles lignées et un crayon pour me faire un beau bureau de travail. Mon tout premier à vie. Il ne manquait qu’une chose : un travail. Mais à l’âge et à l’imagination que j’avais, c’était un détail. Et comme le djâbe est dans les détails, il était rendu aux vaches.

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Quosse qu’on fâ ?

Ché pas…

Deux gars évachés sur un vieux divan gris en genre de lainage rugueux. Mon frère et moi. Quand on était petits, on commençait souvent nos journées d’été en se demandant ça. Et après avoir eu l’impression qu’on n’avait rien à faire, on finissait toujours par se trouver quelque chose.

On va-ti jouer au ballon-pied ?

Bah… OK.

Oui, parce qu’à l’époque, le mot « soccer » n’existait pas encore. En tout cas, on ne l’utilisait pas. On appelait ça le ballon-pied. Ça avait quand même le mérite d’être clair comme jeu. Alors on ramassait notre ballon et on s’en allait en arrière de la maison. Entre deux pauvres peupliers immatures, on s’imaginait un but. Généralement, c’est moi qui me plaçais au milieu. Pas parce que j’étais bon, mais parce que j’étais petit et donc, plus facile à convaincre. Mais pour m’aider, dans ma tête, j’étais Mario Lemieux. Oui, je sais qu’il ne jouait pas au ballon-pied, mais comme c’était à peu près le seul sportif professionnel que je connaissais, je me prenais pour lui dès que je pratiquais un sport. Ça me donnait confiance. Pas du talent, mais de la confiance. C’était quand même un bon début.

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Loin. Être loin de chez soi, de sa famille, de ses amis, de sa terre natale, ce n’est jamais facile. Mais quand cette terre-là se fait labourer à grands coups de vent un peu trop pical à mon goût, c’est autre chose. Dans ce cas-là, le loin s’éloigne encore plus.

Impuissant. On aimerait ça rejoindre les nôtres pour vivre cela main dans la main avec eux. Partager l’angoisse, disperser le stress sur davantage d’épaules, se tracasser en gang. Me semble que c’est moins pire que de vivre ça chacun de son bord du golfe. Assister à tout ça, alors que personne n’y peut rien. Parce que c’est aussi ça, le drame. La nature est plus forte que nous. Un point, c’est tout. Reste assis et subis, mon homme.

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Cinq heures du matin. Il ne se passe plus grand-chose sur le quai de L’Étang-du-Nord. La pêche est finie. Les bateaux se reposent, les goélands aussi. Le bruit du silence caresse mes oreilles. Même le vent chuchote son souffle pour ne pas réveiller l’eau qui dort.

Notre-Dame de l’Assomption trône fièrement au top de la butte rocheuse, face à la maison de la surnommée « démone ». La patronne des Acadiens surveille son anse, patiente et impassible. Après tout, c’est ça, le job d’une statue ; il faut savoir rester immobile…

Mais moi, je cours. Je cours pour me sentir en forme, pour me sentir en vie. En forme de quoi ? En vie pour qui ? Dans ma tête, ça tourne. Les souvenirs se bousculent, se rappellent et remontent en moi comme un ascenseur dans sa tour d’ivoire.

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Comme presque tous les enfants de ma génération, en deuxième année, j’ai fait ma première communion. Un grand moment pour les petits catholiques en formation que nous étions et surtout pour nos familles. C’était tout un événement. Depuis le temps que j’allais à la messe sans avoir le droit d’aller prendre la collation que le Père Lafrance nous avait apportée. En plus, ça allait nous permettre d’aller un peu nous promener dans l’église et montrer à tout le monde notre beau kit du dimanche en allant faire la file pour aller se chercher ça. Chaque fois que le prêtre cassait son hostie en deux avant de la manger, on entendait très bien le craquement de celle-ci à travers le micro. Ça sonnait comme un gros chip Dulac… Et ça avait l’air tellement bon !

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Quand on est petit, un château, c’est toujours beau. Ça fait rêver. Même voyager. Dans sa tête, en tout cas. On s’imagine un roi en train de défendre son royaume à l’aide d’une armée de chevaliers sans peur et sans reproche. Ils délivrent la princesse emprisonnée tout au haut de la tour de l’ennemi en combattant un dragon posté devant la porte de sa cellule. Ils redescendent le pont-levis et se sauvent avec la fille du roi bien en selle sur le dos d’un beau cheval blanc… C’est probablement pour ça que dès qu’un enfant met le pied sur une plage, sans même avoir appris comment le faire, il construit un château. C’est instinctif. Inné.

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Par un beau vendredi après-midi, le petit Nicolas apprit quelque chose de formidable dans la classe de première année de Mme Germaine. Celle-ci montra à ses élèves, lors d’une période de bricolage, qu’en pliant une vulgaire feuille de papier 8,5 x 11, on pouvait fabriquer un bateau. Ce coin-là avec ce coin-là, par en avant, par en arrière, tourne de bord et plie encore. Au début, ce n’était pas facile pour Nicolas. Il a dû recommencer et recommencer. Son premier ressemblait plutôt à un chapeau de fête sur lequel on se serait assis par inadvertance. Mais à force d’essayer et d’essayer, il a fini par apprendre la formule par cœur et a compris comment bien réussir ses petits bateaux de papier.

Cet été-là, le petit Nicolas passa son temps à plier du 8,5 x 11. Ce coin-là avec ce coin-là, par en avant, par en arrière, tourne de bord et plie encore. Il s’imaginait toutes sortes d’histoires avec ses nouveaux bateaux. Des balades agréables comme des rencontres entre corsaires des mers qui se concluaient généralement en duels sanglants. Et quand la guerre est finie, il faut recommencer : ce coin-là avec ce coin-là, par en avant, par en arrière, tourne de bord et plie encore.

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On répète souvent qu’aux Îles, on n’a pas l’heure, on a le temps. C’est une façon pour nous de dire qu’on n’est pas pressé, on n’est pas stressé. On a tout notre temps. Et parfois même, celui des autres…

Par exemple, on a le temps de compter au moins jusqu’à quinze avant de se remettre à avancer après une lumière rouge. Pas besoin de se presser pour poigner les autres lumières vertes ; il n’y a pas d’autres lumières !

On n’est pas pressé de mettre nos clignotants non plus. « De toute manière, c’est pas utile d’annoncer que j’va tourner ; tout le monde sait yousse que j’reste », qu’on se dit. Fait que des fois, on le met juste quand on est quasiment déjà dans notre barrière. Ici, ce n’est pas quand une auto met son flasher qu’on sait qu’elle va tourner, c’est quand elle ralentit. Et pour aider les autres, on commence à ralentir longtemps d’avance. Très longtemps d’avance. Comme ça, personne ne pourra dire qu’on ne les avait pas avertis.

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