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Chronique d’île en île…

Ce n’est pas depuis hier qu’on mesure la beauté et la richesse des Canaries. À juste titre, les Grecs et les Phéniciens les avaient surnommées les îles Fortunées. Ma fortune à moi, c’était de les découvrir une à une.

En raison de leur situation géographique, l’archipel canarien constitue une escale obligée pour les navigateurs qui entrevoient un voyage transatlantique. Depuis 1986, l’île de Gran Canaria, la plus peuplée des Canaries, constitue le point de départ de l’Atlantic Rallye for Cruisers, plus communément appelé l’ARC. Cet événement couru invite sans discrimination les néophytes comme les skippers avisés à joindre les Antilles en flottille depuis le port de Las Palmas.

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Avant même de fouler le sol de Lanzarote, je piétinais d’impatience pour accoster à La Graciosa, petit tas de sable de huit kilomètres de long et escale de bon nombre de navigateurs à la recherche d’authenticité et de tranquillité. Pourtant, Lanzarote est si riche en ressources qu’elle a été décrétée réserve mondiale de la biosphère de l’UNESCO le 7 octobre 1993. Bien que La Palma ait préalablement obtenu cet honneur, c’était la première fois qu’une île tout entière, y compris ses centres de population, était désignée comme tel.

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À pareille date l’année dernière, Igavik s’apprêtait à quitter le port d’Agadir en direction de Lanzarote, aux Canaries. Yussef ayant désormais complété les travaux de réparation sur le voilier, il nous conduisit comme promis à bord de sa vieille Honda afin de nous faire découvrir la côte marocaine et ses villages de pêcheurs.

Homme de peu de mots, l’ancien skipper professionnel avait une voix chaude et le débit posé. Son pas lourd et cadencé imitait celui des grands mammifères. C’est dire à quel point le poids des années avait fait son œuvre sur sa carcasse vieillissante. À nous écouter énoncer comme un chapelet notre itinéraire à venir, l’esprit du Marocain s’évada dans un épais brouillard.

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Je connais très peu de navigateurs à avoir fait escale au Maroc pour le simple plaisir de la découverte. La plupart d’entre eux y sont aboutis comme nous après des avaries sur leur navire. Pourtant, le pays multiplie les initiatives afin de développer le tourisme nautique.

Il faut dire qu’autrefois, les gens classaient les inconvénients du voyage dans le chapitre intitulé « dépaysement ». Aujourd’hui, si les standards de nos hôtes ne correspondent pas aux nôtres, nous crions au scandale sitôt l’égoportrait envoyé aux amis. Internet est lent. Les toilettes pourraient être plus propres. J’ai vu une grosse coquerelle!

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La tempête vécue au large du détroit de Gibraltar nous a éprouvés, le capitaine et moi, mais dans son incommensurable sagesse, la mer nous a rappelé une leçon philosophique primordiale : rien n’est immuable. Tous les grands maîtres spirituels de la planète nous parlent du principe d’impermanence, mais comme le disait si bien Einstein, la connaissance s’acquiert par l’expérience. Tout le reste n’est que de l’information.

Je crois que mon courage est issu du vent lui-même. De sa fougue. De son intensité. C’est de lui que je tire ma détermination. Et de la mer aussi. Cette mer qui m’effraie et me berce à ses heures, qui n’hésite pas à me consoler après m’avoir bousculée violemment.

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En délaissant la Méditerranée la barre à la main, je suis passée du statut de passagère à celui de navigatrice. L’attitude désinvolte du capitaine alors qu’on traversait le détroit de Gibraltar avait fait de moi un vrai marin. Ici, je serais tentée de dire « marine », pour rendre hommage à cette chère tante, que j’ai connue si vieille qu’elle mouillait déjà ses collants d’urine.

Le capitaine d’Igavik n’a jamais voulu me fournir d’explications à savoir pourquoi il avait préféré laisser son navire entre les mains d’une novice dans ce passage aussi stratégique que le détroit de Gibraltar. Que faisait-il terré dans son bateau? Outre les rares moments où il a pointé son nez pour constater de visu les vents coriaces que je devais affronter et où il est venu sécuriser la structure d’aluminium qui retenait le pare-soleil pour éviter que celle-ci ne s’envole, il s’est lui-même volatilisé.

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Dans ce voyage qui me conduit au bout de moi-même, des bribes tendent à s’évaporer comme la brume se lève sur l’onde. Il en est de même pour cet arrêt pourtant inqualifiable de splendeurs à Almeria.

Il est vrai que je ne m’étais pas encore remise de toutes les beautés aperçues dans cette ville voisine qu’était Carthagène, située à quelque deux cents kilomètres de là. Était-ce parce que le bateau a fait un tour sur lui-même en se rendant à la marina d’Almerimar, point d’ancrage pour notre périple dans la plus orientale des capitales andalouses? Qui sait, peut-être mes souvenirs ont-ils chaviré pour m’éviter un déluge d’émotions trop fortes.

Tout est à nouveau clair dans mon esprit. C’était avant Gibraltar. Avant que je ne devienne autre chose qu’une spectatrice qui, pareille à l’auditeur devant son petit écran, réagit à un flot d’images sans toutefois pouvoir en modifier la réalité.

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Ni moi ni le capitaine d’Igavik n’étions fortunés. Cela ne nous a pas empêchés de vivre une aventure irréelle parmi les plus nantis de la planète. Voilà que nous étions en passe de franchir une autre étape importante de notre épopée : rejoindre l’océan Atlantique.

Depuis qu’un vieux, croisé sur les Caps à l’adolescence, m’a aidée à analyser les nuages, je scrute l’horizon et anticipe les tempêtes ou la pluie. J’ai découvert qu’en Europe, les coups de vent surgissent avec une telle rapidité qu’ils sont un danger pour les plaisanciers.

Jusque-là, nous avions eu de la chance. En fait, nous profitions de fenêtres de beau temps pour filer d’un point à l’autre sur la côte espagnole. Mais la Méditerranée n’avait pas dit son dernier mot. Allait-elle nous brusquer parce qu’on s’apprêtait à la quitter ?

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À un moment ou à un autre dans nos vies, tous autant que nous sommes, nous luttons contre ce fameux jupon qui dépasse, quitte à le brûler un jour. Je le confesse ici : à chaque escale, mon côté bourgeoise a tendance à resurgir. Maudite fièvre consumériste!

C’est bien pour renier ce système à bout de souffle, pour sortir du capitalisme à tous crins, que je me suis embarquée sur un voilier au long cours, loin des voitures et des centres commerciaux, de la frénésie intempestive des foules minutées et de la gadoue résiduelle suintant de nos cerveaux sodomisés à répétition par ceux qui tirent les ficelles. Mais après quelques jours passés en mer, malgré les couchers de soleil époustouflants, la musique enivrante des vagues sur la coque, et ce large, plus vaste et invitant que tous mes espoirs réunis, je finis par céder à l’appel des tiroirs-caisses.

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Le plus spectaculaire quand on voyage en Méditerranée, c’est de constater que tel un apôtre dévoué, le soleil accompagne fidèlement notre destinée. Dans ces contrées, les gens connaissent jusqu’à trois cents jours d’ensoleillement par an. Comment ne pas se trouver bénis quand on patauge dans ces eaux-là!

Depuis notre départ, il y avait bien quelques nuages noirs qui venaient de temps à autre jeter un peu d’ombre sur le voilier. Malgré leur air menaçant, la plupart passaient sans laisser échapper une seule goutte d’eau et repartaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Bien sûr, quelques bourrasques soufflaient ici et là pour nous rappeler qu’en mer, il faut rester alerte. Mais tant et aussi longtemps que la nuit n’était pas entrée en scène, on courait peu de risques à part les coups de soleil.

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Le n’était pas un rêve. Ou plutôt si. C’en était un qui était tellement vieux, que j’avais du mal à imaginer que j’étais en train de le réaliser. Je naviguais à voile sur la Méditerranée en faisant escale sur la Costa Blanca, en Espagne. Le jour à fouler des terres inconnues, le soir à me laisser bercer par l’onde.

J’étais excitée comme une enfant le jour de Noël. Les pépins de moteur ? Effacés comme mes premiers dessins sur le sable. J’étais une éponge, une boulimique de la vie qui s’abreuvait corps et âme à tout ce qui s’offrait à ses sens.

Il me fallait goûter ces paysages, humer l’air du pays, tâter la gastronomie locale, savourer le terroir. Ibiza n’était qu’une virgule en trop dans un roman-fleuve dont le succès ne tarderait pas à se faire connaître. Le soir venu, j’avais absorbé tant d’informations que je tombais comme une roche dans ma couchette.

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Autrefois quand on me parlait d’aller en mer, j’imaginais un bateau de pêche rempli de homards ou de poissons frais pourchassé par les mouettes ou encore une belle goélette filant à vive allure sous le vent. Pour l’un comme pour l’autre, il y a un incontournable qui n’apparaissait pas dans ces évocations poétiques : le maudit moteur !

La voile ne se fait pas sans bruit. Ou trop peu. C’est à la fois un choc et un deuil à assumer. Je l’ai appris à mes dépens. Et j’ai dû me faire à l’idée, moi l’écologiste de la première heure : le moteur est un emmerdeur.

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Galvanisé par sa courte virée touristique en terre catalane, le capitaine envisageait de quitter les Baléares pour poursuivre son odyssée en direction de la côte espagnole, en dépit de mon désir de m’abreuver encore un peu de la richesse culturelle des lieux. Des pépins de dernière minute ont toutefois modifié ses plans.

Mon coup de cœur à l’égard de Majorque était intact. En cette fin d’été, la luminosité de cet écrin méditerranéen m’apparaissait exceptionnelle. Aussi, une petite nuit au sud-ouest de l’île me fut accordée. Ne valait-il pas mieux butiner d’une anse à l’autre?

Depuis le large, le décor était tout aussi époustouflant. Les falaises embrassaient le ciel et la mer de telle manière que chaque photo prise prenait l’allure d’un tableau. Mais Santa Ponsa me déçut. Elle était peuplée de yachts de luxe et d’horribles cages à touristes, souillant l’eau limpide qui les avait attirés.

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