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Chronique d’île en île…

Le plus spectaculaire quand on voyage en Méditerranée, c’est de constater que tel un apôtre dévoué, le soleil accompagne fidèlement notre destinée. Dans ces contrées, les gens connaissent jusqu’à trois cents jours d’ensoleillement par an. Comment ne pas se trouver bénis quand on patauge dans ces eaux-là!

Depuis notre départ, il y avait bien quelques nuages noirs qui venaient de temps à autre jeter un peu d’ombre sur le voilier. Malgré leur air menaçant, la plupart passaient sans laisser échapper une seule goutte d’eau et repartaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Bien sûr, quelques bourrasques soufflaient ici et là pour nous rappeler qu’en mer, il faut rester alerte. Mais tant et aussi longtemps que la nuit n’était pas entrée en scène, on courait peu de risques à part les coups de soleil.

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Le n’était pas un rêve. Ou plutôt si. C’en était un qui était tellement vieux, que j’avais du mal à imaginer que j’étais en train de le réaliser. Je naviguais à voile sur la Méditerranée en faisant escale sur la Costa Blanca, en Espagne. Le jour à fouler des terres inconnues, le soir à me laisser bercer par l’onde.

J’étais excitée comme une enfant le jour de Noël. Les pépins de moteur ? Effacés comme mes premiers dessins sur le sable. J’étais une éponge, une boulimique de la vie qui s’abreuvait corps et âme à tout ce qui s’offrait à ses sens.

Il me fallait goûter ces paysages, humer l’air du pays, tâter la gastronomie locale, savourer le terroir. Ibiza n’était qu’une virgule en trop dans un roman-fleuve dont le succès ne tarderait pas à se faire connaître. Le soir venu, j’avais absorbé tant d’informations que je tombais comme une roche dans ma couchette.

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Autrefois quand on me parlait d’aller en mer, j’imaginais un bateau de pêche rempli de homards ou de poissons frais pourchassé par les mouettes ou encore une belle goélette filant à vive allure sous le vent. Pour l’un comme pour l’autre, il y a un incontournable qui n’apparaissait pas dans ces évocations poétiques : le maudit moteur !

La voile ne se fait pas sans bruit. Ou trop peu. C’est à la fois un choc et un deuil à assumer. Je l’ai appris à mes dépens. Et j’ai dû me faire à l’idée, moi l’écologiste de la première heure : le moteur est un emmerdeur.

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Galvanisé par sa courte virée touristique en terre catalane, le capitaine envisageait de quitter les Baléares pour poursuivre son odyssée en direction de la côte espagnole, en dépit de mon désir de m’abreuver encore un peu de la richesse culturelle des lieux. Des pépins de dernière minute ont toutefois modifié ses plans.

Mon coup de cœur à l’égard de Majorque était intact. En cette fin d’été, la luminosité de cet écrin méditerranéen m’apparaissait exceptionnelle. Aussi, une petite nuit au sud-ouest de l’île me fut accordée. Ne valait-il pas mieux butiner d’une anse à l’autre?

Depuis le large, le décor était tout aussi époustouflant. Les falaises embrassaient le ciel et la mer de telle manière que chaque photo prise prenait l’allure d’un tableau. Mais Santa Ponsa me déçut. Elle était peuplée de yachts de luxe et d’horribles cages à touristes, souillant l’eau limpide qui les avait attirés.

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Malgré que j’en aie toujours rêvé, il m’aura fallu des décennies avant d’effectuer un véritable séjour en mer. Rien à voir avec les petites virées qu’on faisait à l’époque à l’île Brion, les beaux après-midi en goélette ou les innombrables allers-retours entre Souris et Cap-aux-Meules, bien que parfois, on ait connu d’assez bonnes bourrasques de vent ou des orages surprises.

Quand je me suis offert une petite fin de semaine à voguer dans les eaux turquoise des Calanques, entre Marseille et Cassis, il n’y avait pas une haleine de vent. Dormir à bord ne représentait pas un gros défi… Quant au jour où je suis allée « djiguer » le maquereau avec un professionnel alors que tous les pêcheurs rentraient au quai de l’Étang-du-Nord faute de beau temps, j’ai eu beau faire ma fraîche parce que j’avais le pied marin durant la tempête, j’étais à terre avant la fin de l’après-midi. Cela ne nous a pas empêchés d’avoir une pêche miraculeuse. Par deux fois, j’ai pris 13 poissons, avec 12 « crocs » sur ma ligne !

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Je ne vous apprends rien en vous disant que la Méditerranée est une des mers les plus achalandées de la planète. Toutefois, quand on navigue sur un trente-quatre pieds et qu’on aperçoit un immense cargo filer droit en sa direction, l’expérience s’avère plutôt impressionnante…

C’était non sans me rappeler ce jour lointain où un de mes copains et moi avons dû ancrer au large des îles de Boucherville, faute de carburant pour nous rendre à Sorel. Mon ami avait sous-estimé les remous qu’il y avait sous le pont Jacques-Cartier et à peine sorti de la marina, notre petit vingt et un pieds a eu toute les misères du monde à faire autre chose que du surplace. Ce n’était pas surprenant ; on n’avait qu’un quatre forces en guise de moteur. Assez fort pour une tondeuse, mais pas assez pour affronter le fleuve Saint-Laurent et prétendre surmonter son courant, même par temps doux. Du coup, il a fallu songer à trouver un endroit sécure pour passer la nuit avant même de mettre les voiles, si bien qu’on a dormi (!) à proximité du chenal destiné au trafic maritime.

Mon compagnon de l’époque avait beau tenter de me rassurer qu’on était à l’abri de tous les dangers, cela ne m’a pas empêchée de sentir gronder le moteur d’un navire de cargaison de huit cents pieds longtemps avant de lui voir le bout du nez. J’ai appris plus tard que certains d’entre eux « avalent », proprement dit, des petits voiliers sans s’en rendre compte. Plutôt rassurant !

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Nous étions fin août. Nouveau clin d’œil de la vie, j’amorçais mon périple dans le Golfe du Lion alors que j’avais célébré mon anniversaire vingt jours auparavant. J’ai appris son nom aux premiers rugissements de la vague…

Nous avons quitté Aigues-Mortes en fin de journée en longeant tout doucement un joli petit canal en direction du Grau du Roi, situé à l’entrée de la Méditerranée. Nous voguions au rythme des vélos qui suivaient notre course. La cuisinière au gaz était neuve, les armoires pleines de vivres, et nous avions des fruits et légumes bio à profusion.

Le capitaine a pris possession de son embarcation peu de temps avant mon arrivée à bord. Il avait vérifié le gréement et le bateau brillait comme un sou neuf. La semaine précédant notre départ, je l’avais nettoyé de fond en comble avec du vinaigre, du bicarbonate de soude et de l’huile essentielle de lavande, chassant du coup les odeurs de clopes et de fuel laissées par l’ancien propriétaire du navire. J’avais même brossé les gilets de sauvetage, autrefois tachés d’humidité ; si ce voilier devait être ma maison, mieux valait le rendre à mon goût.

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Parfois, certains rêves finissent par prendre tellement de poussière qu’ils ont du mal à s’envoler. C’était le cas pour celui que je chérissais secrètement depuis mon enfance. Mais en deux ans, une petite phrase de Goethe collée sur le frigo d’une de mes meilleures amies a fait son chemin dans ma tête : « Quoique ce soit dont vous rêviez, commencez-le. L’audace a du génie, du pouvoir et de la magie. »

J’ai l’imagination débordante. Pour moi, tout est possible. Aussi, alors que j’étais confortablement installée en France et que plusieurs me demandaient ce que j’allais faire de mon automne, la vie m’a rappelée à l’ordre. « Tu n’avais pas l’idée de faire le tour du monde à voile, toi? »

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Le site officiel de la France soutient que la Corse est un « continent miniature ». On ne pourrait pas mieux dire. J’ai eu beau traverser le Canada en entier, découvrir l’Équateur, sillonner Cuba, m’émerveiller devant les fonds marins des Bahamas, fais plusieurs allers-retours en France, un saut à Barcelone, aucun endroit n’avait jusque-là autant résonné en moi. Et Tino Rossi n’a rien à voir dans cette histoire…

Je suis arrivée en Corse en plein mois de janvier. J’avais prévenu mon amoureux de l’époque : « S’il fait dix-huit degrés et que c’est ensoleillé, je me fous à l’eau ! »

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C’est mon oncle Aldéric qui, le premier, m’a fait découvrir la France. Après avoir quitté les Ïles pour faire son séminaire, le frère de mon père a abouti ambassadeur à Paris. Entre le chemin des Caps et les Champs Élysées, Aldéric est devenu Jean…

Orateur hors pair, cet homme à la voix chaude et à la moustache généreuse parlait comme pas un de ce pays qui a vu naître mes ancêtres. Chaque fois qu’il rentrait au Québec, il rapportait de quoi nourrir nos panses et nos esprits pendant des semaines.

Dans ma tête d’enfant, toutes les odeurs comme toutes les espérances étaient emprisonnées en France. Chez nous, ça sentait le pain frais, les « épelans » frits, le bouilli de viande salée, la bagosse et la petite misère. Là-bas, j’avais dans l’idée que ça sentait tout le reste, mais surtout le fromage et le calvados. Je l’ai su dès que mon oncle a ouvert sa valise. Ça s’est confirmé plus tard quand ma mère a mis la table et que j’ai appris à mettre les couverts. C’est ce jour-là que j’ai commencé à épeler le mot « gastronomie ». Et ça n’avait rien à voir avec la maladie qui m’avait gardée au lit un mois plus tôt.

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Si vous êtes de ma génération, vous vous rappelez sûrement de la série télévisée diffusée dans les années 60 et faisant référence au célèbre roman de Daniel Defoe intitulé Robinson Crusoé. Ce n’est pas tant l’émission mais son thème musical qui à l’époque, m’a happée devant l’écran. Je me souviens, je n’étais pas plus haute que le meuble qui l’abritait.

J’accourais dès les premières notes. J’étais littéralement envoutée par cet air mélancolique et doucereux bercé en fond de trame par le bruit des vagues. Il en fallut de peu pour que les images de mer qui défilaient devant moi en fassent tout autant.

Semaine après semaine, je suivais religieusement les péripéties de l’homme barbu qui un beau jour, était sorti de sa grotte pour venir me rejoindre dans le salon chez nous. Pendant cette petite demi-heure en tête à tête, plus rien autour n’existait. Le four avait beau être rempli de galettes à la mélasse, j’avais l’impression que la maison au complet sentait l’eau salée.

Du haut de mes trois ans à peine, je comprenais peu de choses à son histoire sinon qu’il vivait seul sur une île et qu’il se débrouillait plutôt bien malgré les rudesses de la vie en pleine nature. Qui sait si mon inconscient ne me ramenait pas directement à la Belle Anse, que j’ai connue avant d’avoir un an.

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Dehors le vent souffle. Depuis quelques jours, le temps est maussade et les températures oscillent entre dix-huit et vingt petits degrés. Le bateau tangue sous la force du vent mais le couinement des pare-battages nous rappellent que depuis près d’un mois, nous sommes coincés à quai ; un pépin de moteur nous immobilise dans les îles. On a beau voyager à voile, il nous faut un engin quand on décide de rentrer au port.

Une brise aussi fraîche qu’indomptable s’amuse à fouetter mes cheveux. Depuis la côte, j’observe la mer et compte les jours avant de pouvoir la chevaucher à nouveau. Les vagues forment des arabesques puis s’élancent en direction de la terre, insouciantes. Elles claquent une à une sur les rochers, modifiant l’onde à leur guise, tandis qu’un amas de nuages rosis par le soleil couchant assiste à la scène, impuissant.

Cela n’a pas empêché l’horizon d’embrasser le ciel dans un ultime élan, comme si cette courte étreinte allait permettre d’étirer le jour autant que ce baiser renouvelé de fois en fois depuis que le monde est monde. On s’en doute, la nuit n’en a fait qu’à sa tête. Pire encore. Puisqu’incapable ce soir-là de retrouver la lune, sa maîtresse, elle a décidé de me priver de son manteau d’étoiles. Cela m’a valu quelques frissons.

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