Catégorie

Chronique d’île en île…

En ce qui me concerne, on peut dire Caravella comme on dirait Abracadabra! Cette île qui a la forme d’une caravelle constitue un irrésistible coup de cœur pour la poignée de voyageurs appelés à la découvrir. Son souvenir restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Moi qui ai toujours rêvé d’aborder une île déserte, me voilà confondue. Est-ce le refuge de Robinson Crusoé? Habituée à la Dune du Nord, la Pointe de l’Est et la Sandy Hook, je suis difficile à contenter, mais cette fois, je crois avoir déniché quelque chose d’aussi remarquable que ces plages idylliques qui font la joie des touristes en visite dans l’archipel madelinot. Je trouverais encore à redire sur le sable, un peu trop broyé à mon goût, mais je ravale mon commentaire. Je suis tellement ravie de pouvoir poser l’œil sur un horizon doré à perte de vue! 

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

En tant que navigateurs, nous avons pu exceptionnellement entrer au pays sans visa. Malgré tout, il faut régulariser notre situation à l’aéroport international de Bissau. Près de cent milles nautiques nous séparent de la capitale.

La situation a été semblable au Sénégal. Même si la police douanière a fait le nécessaire, il a fallu se présenter à l’aéroport de Cap-Skirring avant de repartir en mer. Tout pour soutirer du fric à ceux et celles qui pénètrent au pays autrement qu’en avion, on dirait. Va-t-on nous refaire le coup? 

J’ignore si c’est l’alcool ou le soleil, mais l’agent sénégalais qui à l’époque m’a reçue dans son bureau n’était pas trop à son affaire. En feuilletant mon passeport, je constate que le tampon d’arrivée affiche la date du 8 décembre, alors que j’ai atterri à Dakar quatre mois plus tôt. Mais ce n’est pas tout. D’après mon document, je suis repartie le… 11 octobre!

Le capitaine du port principal de la Gambie a lui aussi commis une erreur en omettant d’inscrire le changement d’année durant notre passage chez eux. Ce sera quoi cette fois?

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Miraculeusement, notre entrée en Guinée-Bissau s’est conclue sans escroquerie. Quelques semaines plus tard, un navigateur a raconté son calvaire avec les autorités de la place. La justice a dû s’en mêler! 

Nous avons eu une chance inouïe de tomber sur l’unique francophone de Cacheu. On aurait dit que l’au-delà nous avait fixé rendez-vous! Grâce à sa belle-mère, présente durant les formalités, tout s’est déroulé à notre avantage. Vers la fin de l’entretien, j’ai senti le ton monter entre la femme et les deux gradés sur place. Je crois qu’ils cherchaient à se graisser la patte. 

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Nous faisons route vers l’archipel des Bijagos, un joyau de l’Afrique de l’Ouest qu’on dit infesté par la mafia des armes. Je ne m’en fais pas trop. Éléis a de la gueule, mais n’a rien d’un bateau de riches. Qui voudrait piller une bicoque en acier vieille d’une vingtaine d’années?

Après avoir visité un pays anglophone, nous voici donc en terres portugaises. Comme je n’ai pas fait mes devoirs, il faudra me débrouiller pour devenir spécialiste du mime. Cela dit, ça ne devrait pas trop mal aller. Ceux qui me connaissent savent qu’en matière de gesticulations, je ne donne pas ma place. J’ai bien appris à articuler un mot ou deux de portugais à l’époque où je croyais m’embarquer pour l’Amazonie, mais depuis, j’ai délaissé mes leçons. Espérons que mon espagnol refera surface assez vite. On dit qu’il y a beaucoup de similitudes entre les deux langues.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Rien d’exceptionnel ne nous incite à nous accrocher les pieds en Gambie. Comme tant d’autres coins de la planète à l’abri du tape-à-l’œil, ce pays réclame davantage de patience et de lenteur pour se laisser pleinement apprécier. Même les hippopotames nous ont trouvés trop pressés pour s’attarder à nous, c’est peu dire!

Si ce n’est de sa capitale, ce territoire grand comme ma main n’est pas contaminé par la frénésie occidentale qui occupe nos esprits et remplit nos agendas. À notre décharge, je rappelle qu’en voilier, le temps doit être minutieusement géré, surtout si une traversée océanique figure dans nos plans. Malheureusement, les heures de délectation vécues au Sénégal ne se rattraperont pas. Note à moi-même : en bateau ou pas, la meilleure devise est ici et maintenant. Laisse le destin se charger du contenu de tes jours.  

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Éléis fait route vers Georgetown, une ville plutôt prospère scindée en deux par le fleuve Gambia. L’équipage aimerait bien remonter davantage le cours d’eau, mais le fil électrique qui fournit le courant d’une rive à l’autre nous en empêche… Le mât du bateau est trop haut. Imaginez si un capitaine pas trop au fait de cette anomalie s’aventure dans les parages en pleine nuit!

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Le temps dira si notre nouvel équipier nous porte malheur, mais quelques jours après l’avoir cueilli à Farafenni, nous avons été pourchassés par un gardien fou furieux qui travaillait au parc maritime. La pleine lune a de ces effets… 

Nous avons tout raté de l’inauguration du pont avec les dignitaires de la Gambie et du Sénégal. En revanche, on peut se vanter d’être passés en dessous avant qu’ils ne l’enjambent. Une fois à terre, un taxi nous conduit à l’entrée du centre-ville. Jamais je ne m’habituerai au vacarme des automobiles et de la pollution ambiante. 

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Le monde est un bateau, chante Langford. Ici, au cœur du fleuve Gambie, je trouve le mien bien beau. 

À part l’ami français donné en référence, pas un chat sur notre route. Tout porte à croire que nous sommes les seuls voyageurs étrangers dans le coin. Pourtant, la saison est parfaite. Il fait toujours beau! À ma grande surprise, j’ai vu un bateau de croisière le matin de notre départ de Tendaba. Rien à voir avec les mastodontes qui sillonnent la Méditerranée et qui font la traversée de l’Atlantique en quelques jours à peine, mais tout de même.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

La rivière Gambie, c’est le charme des mangroves retrouvé. On s’y enfonce à pas feutrés, tel un loup en forêt. Même le moteur tente de se faire discret dans ses ronronnements. 

Au cœur de ces eaux peu profondes, nous naviguons avec un œil sur le paysage, l’autre sur le profondimètre. L’un vit l’extase, l’autre le stress d’une réalité spatiotemporelle qui nous rattache au présent. Sans ces instruments électroniques destinés à faciliter nos déplacements, on pourrait aisément s’imaginer à une autre époque. Il n’y a rien comme perdre ses repères pour se réinventer. « Peut-être que le bonheur est aussi dans le regard, une certaine attention aux étoiles, à l’herbe des champs », écrivait Jean Sullivan. Toujours est-il qu’ici, la vie m’apparaît comme un lac paisible qu’on doit à tout prix préserver. 

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Naviguer à moteur comporte ses avantages. Sur un cours d’eau libre d’embûches, on arrive à croire que la vie est un long fleuve tranquille. Toutefois, il est des détours invisibles à l’œil nu…

Chaque fois, c’est la même chose. Lever l’ancre entraîne chez moi une série de deuils. Ce sont autant de visages, de fous rires, d’odeurs et de paysages subitement arrachés à ma vue et mon cœur. La planète est si grande et il y a tant à parcourir! J’ai beau me promettre de revisiter un jour ces lieux idylliques qui enjolivent mon parcours, mais à part qu’en rêve, je ne vois pas comment je pourrais y parvenir. C’est sans doute ce qui explique ma manière de vivre le quotidien, cette intensité dans le regard qui interloque mon compagnon de voyage. Je ne veux laisser aucune miette dans mon assiette à découvertes.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Notre jeune coéquipier se tire dès qu’il rencontre des locaux de son âge enclins à partager quelques bouffées d’herbe avec lui. C’est une bonne chose. Il n’avait pas la gueule d’un navigateur. Et encore moins le talent exigé par le titre.

Comme la température est clémente, il pourra se rassasier de pas grand-chose et dormir sous un arbre en attendant l’aubaine qui lui permette de bouger. À son allure snobinarde, je devine que cet enfant gâté s’amuse à jouer les vagabonds et téléphone à papa dès que le fric manque. À force de lui rabâcher que les voyages forment la jeunesse, ses proches l’auront poussé à quitter sa maison cossue ne serait-ce que quelques semaines. Le pauvre! Quand on naît avec une cuillère dorée dans le bec, difficile de s’épater de l’imagination des moins nantis. Surtout quand on vous met dans le crâne qu’il s’agit de fainéants ou pire, que la couleur de leur peau détermine leur niveau d’intelligence.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Quand j’ai annoncé que je partais en Terre de Téranga, ou pays de l’hospitalité, une amie française s’est exclamée : « Essaie d’aller à Kafoutine! J’ai un couple d’amis qui passe six mois par an là-bas! » Un coup d’œil a suffi pour constater que c’était trop loin de la Casamance pour s’y aventurer, mais le capitaine a consenti à poursuivre l’exploration de la rive nord du fleuve du même nom avant de lever les amarres pour la Gambie. Une surprise de taille nous y attendait.

La décision s’est prise le soir, juste avant d’aller dormir. Le capitaine a pointé un endroit sur la carte. Pourquoi pas? Nous avons tellement apprécié les rencontres au fil des jours : Pascaline, avec son sourire et son ventre rond, à la Pointe Saint-Georges; Louis, fondateur du campement Le Lamentin, qui tenait le site en compagnie de sa sœur; Yacinthe, l’ornithologue intarissable, qui tentait lui aussi de tirer son épingle du jeu en invitant des touristes à séjourner à sa table et à loger dans de jolies petites cases érigées sur une pointe de terre riche en faune aviaire. Des gens si heureux et fiers de vanter leur coin de paradis que pendant qu’ils décrivaient l’immensité de leur chez-soi, des étoiles se mettaient à scintiller dans leurs yeux éblouis. Vous savez, cette flamme qui chez certains, jamais ne vacille. J’y reviens, c’est la détermination du brin d’herbe, celle du souffle du vent, de la vague à son apogée, de la mangrove qui sans relâche veille sur ses habitants. Un feu vivant, qu’on se passe de main en main. Une toile qui se tisse entre les cœurs qui vibrent. Un courant inattaquable. Un frisson. De la pointe des cheveux au bout des orteils.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Vous ai-je parlé du grand navet que j’ai dû endurer une dizaine de jours sur le bateau? À l’entendre, cet affabulateur professionnel avait traversé l’Inde d’un bout à l’autre à vélo, connu les pires aventures et, bien entendu, s’y connaissait en matière de voile; il avait convoyé des navires en Asie!

Dès sa sortie de l’aéroport, ce géant au regard niais s’est mis à parler comme une pie tout en se délestant sournoisement de la majeure partie de son bagage. Ainsi, avant même de pouvoir rouspéter, je me suis retrouvée avec un sac d’une cinquantaine de livres sur le dos. Il chargea ensuite le capitaine comme un mule, gardant pour lui les effets plus légers. Interloquée par ce personnage sorti de nulle part, je décidai d’accepter la situation; il vaut mieux attendre avant de juger son homme.

Raconter des mensonges aux quatre vents fonctionne à merveille accoudé à un bar. Personne ne peut vérifier la solidité de vos dires. Mais il a suffi que ce nouveau passager mette le pied à bord pour voir à qui j’avais affaire. Il voulait descendre dans le carré par devant!

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

La Gambie, pareille au fleuve qui a donné son nom à ce pays du Commonwealth, traverse le Sénégal d’est en ouest. Telle une cicatrice profonde, cette zone ou l’anglais domine s’étend sur plus de trois cents kilomètres. Retour sur une mésaventure qui aurait pu virer au drame.

Depuis le nord, impossible d’atteindre la Casamance sans naviguer en territoire gambien. Il y a peu à faire, me direz-vous. Mais ces petits cent milles nautiques en Atlantique ont marqué mon esprit. Ce qui donne raison à mon capitaine, qui martèle à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas de petite ou de grande navigation. « Dès qu’on quitte le port, tout peut arriver. » Ici comme ailleurs, bien des familles de navigateurs peuvent témoigner du pire.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Voilà, ça me revient maintenant! Mon esprit cherchait quelque chose d’africain alors qu’il avait un nom bien madelinot : Clovis. Vous vous rappelez, le commerçant de Cap Skiring qui soliloquait? Droit et fier comme une barre de fer, il détonnait avec la faune touristique des environs qui, malgré ses allures nonchalantes, cherchait frénétiquement du bon temps comme de bonnes aubaines.

Que voulez-vous, il y en a qui empilent leurs souvenirs de vacances dans un pressoir dans l’espoir d’en tirer un nectar rare. De nos jours, la vie s’avale cul sec. Comme on n’arrive plus à séparer le bon grain de l’ivraie, en mixant tout et son contraire, on parvient à duper pas mal de monde.

Clovis aurait pu rejoindre le souk établi sur la rue principale, labyrinthe abritant vendeurs de babioles, artisans et couturiers, mais non. Il méritait un endroit lumineux comme ses yeux. Mon oreille tendue lui servait de déversoir d’histoires. J’aurais dû jouer les anthropologues et l’enregistrer. Depuis cet accident bête où je suis tombée de voiture entre L’Étang-du-Nord et le Havre-Aubert, les mots que j’entends, l’intonation qui sert à les prononcer, l’intention derrière, tout est absorbé par mon enveloppe corporelle au lieu d’aboutir dans ma boîte crânienne. Les paroles ne s’impriment plus dans ma tête comme auparavant.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest
Articles plus récents