Catégorie

Chronique d’île en île…

Quand j’ai annoncé que je partais en Terre de Téranga, ou pays de l’hospitalité, une amie française s’est exclamée : « Essaie d’aller à Kafoutine! J’ai un couple d’amis qui passe six mois par an là-bas! » Un coup d’œil a suffi pour constater que c’était trop loin de la Casamance pour s’y aventurer, mais le capitaine a consenti à poursuivre l’exploration de la rive nord du fleuve du même nom avant de lever les amarres pour la Gambie. Une surprise de taille nous y attendait.

La décision s’est prise le soir, juste avant d’aller dormir. Le capitaine a pointé un endroit sur la carte. Pourquoi pas? Nous avons tellement apprécié les rencontres au fil des jours : Pascaline, avec son sourire et son ventre rond, à la Pointe Saint-Georges; Louis, fondateur du campement Le Lamentin, qui tenait le site en compagnie de sa sœur; Yacinthe, l’ornithologue intarissable, qui tentait lui aussi de tirer son épingle du jeu en invitant des touristes à séjourner à sa table et à loger dans de jolies petites cases érigées sur une pointe de terre riche en faune aviaire. Des gens si heureux et fiers de vanter leur coin de paradis que pendant qu’ils décrivaient l’immensité de leur chez-soi, des étoiles se mettaient à scintiller dans leurs yeux éblouis. Vous savez, cette flamme qui chez certains, jamais ne vacille. J’y reviens, c’est la détermination du brin d’herbe, celle du souffle du vent, de la vague à son apogée, de la mangrove qui sans relâche veille sur ses habitants. Un feu vivant, qu’on se passe de main en main. Une toile qui se tisse entre les cœurs qui vibrent. Un courant inattaquable. Un frisson. De la pointe des cheveux au bout des orteils.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Vous ai-je parlé du grand navet que j’ai dû endurer une dizaine de jours sur le bateau? À l’entendre, cet affabulateur professionnel avait traversé l’Inde d’un bout à l’autre à vélo, connu les pires aventures et, bien entendu, s’y connaissait en matière de voile; il avait convoyé des navires en Asie!

Dès sa sortie de l’aéroport, ce géant au regard niais s’est mis à parler comme une pie tout en se délestant sournoisement de la majeure partie de son bagage. Ainsi, avant même de pouvoir rouspéter, je me suis retrouvée avec un sac d’une cinquantaine de livres sur le dos. Il chargea ensuite le capitaine comme un mule, gardant pour lui les effets plus légers. Interloquée par ce personnage sorti de nulle part, je décidai d’accepter la situation; il vaut mieux attendre avant de juger son homme.

Raconter des mensonges aux quatre vents fonctionne à merveille accoudé à un bar. Personne ne peut vérifier la solidité de vos dires. Mais il a suffi que ce nouveau passager mette le pied à bord pour voir à qui j’avais affaire. Il voulait descendre dans le carré par devant!

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

La Gambie, pareille au fleuve qui a donné son nom à ce pays du Commonwealth, traverse le Sénégal d’est en ouest. Telle une cicatrice profonde, cette zone ou l’anglais domine s’étend sur plus de trois cents kilomètres. Retour sur une mésaventure qui aurait pu virer au drame.

Depuis le nord, impossible d’atteindre la Casamance sans naviguer en territoire gambien. Il y a peu à faire, me direz-vous. Mais ces petits cent milles nautiques en Atlantique ont marqué mon esprit. Ce qui donne raison à mon capitaine, qui martèle à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas de petite ou de grande navigation. « Dès qu’on quitte le port, tout peut arriver. » Ici comme ailleurs, bien des familles de navigateurs peuvent témoigner du pire.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Voilà, ça me revient maintenant! Mon esprit cherchait quelque chose d’africain alors qu’il avait un nom bien madelinot : Clovis. Vous vous rappelez, le commerçant de Cap Skiring qui soliloquait? Droit et fier comme une barre de fer, il détonnait avec la faune touristique des environs qui, malgré ses allures nonchalantes, cherchait frénétiquement du bon temps comme de bonnes aubaines.

Que voulez-vous, il y en a qui empilent leurs souvenirs de vacances dans un pressoir dans l’espoir d’en tirer un nectar rare. De nos jours, la vie s’avale cul sec. Comme on n’arrive plus à séparer le bon grain de l’ivraie, en mixant tout et son contraire, on parvient à duper pas mal de monde.

Clovis aurait pu rejoindre le souk établi sur la rue principale, labyrinthe abritant vendeurs de babioles, artisans et couturiers, mais non. Il méritait un endroit lumineux comme ses yeux. Mon oreille tendue lui servait de déversoir d’histoires. J’aurais dû jouer les anthropologues et l’enregistrer. Depuis cet accident bête où je suis tombée de voiture entre L’Étang-du-Nord et le Havre-Aubert, les mots que j’entends, l’intonation qui sert à les prononcer, l’intention derrière, tout est absorbé par mon enveloppe corporelle au lieu d’aboutir dans ma boîte crânienne. Les paroles ne s’impriment plus dans ma tête comme auparavant.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

En voyage, l’exotisme des paysages et la rencontre avec l’inconnu éblouissent notre regard. Toutefois, plus notre séjour s’étire et plus il nous est donné d’apercevoir ce qui reluit moins sur cette terre que l’on foule pour la première fois. La face cachée de la lune, quoi!

Ainsi, mon enthousiasme et ma naïveté juvénile en ont pris pour leur rhume quand j’ai découvert ce qui attirait certains touristes à Cap Skirring : la chair fraîche. Le Club Med de l’endroit fourmille de quinquagénaires prêtes à vider leurs poches pour se pavaner au bras de juvéniles imberbes. Les hommes lorgnent plutôt du côté des filles prépubères ou carrément des enfants, qu’ils attirent avec une poignée de bonbons comme le sucre avec les mouches.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Le temps d’une chronique, permettez-moi d’abandonner mon aventure africaine pour revenir à cet été 2021, où étonnamment, l’eau est parvenue à tracer un ruisseau dans l’actualité, largement dominée par un thème surexploité que je bouderai ici.

Tandis qu’en Europe et en Chine, les crues menacent, détruisent, chez nous l’or bleu continue de faire des envieux, comme c’est le cas partout quand, bénite ou non, l’eau évite les caprices qui laissent des cicatrices. Qu’on soit riche ou pauvre, l’eau domine nos existences au point de pouvoir les reprendre à sa guise. Voyez ce qui s’est passé en Belgique. Pourtant, on la cherche, on en veut, on en a toujours soif. À l’heure d’écrire ces lignes, certains interpellent le ciel pour que les nouveaux torrents d’Allemagne ou de France se déversent sur les feux qui ravagent l’Ouest du pays.

Tandis que certains s’empressent de l’exploiter pour nous la revendre, quitte à en priver jusqu’à la moindre goutte les populations qui l’ont vue circuler dans leurs contrées depuis l’enfance, d’autres prient Dieu pour voir l’eau à portée d’yeux, et pas dans un verre. Qu’on se le dise : la moitié de l’humanité en manque. L’agriculture, coupable d’un gaspillage éhonté, en avale plus des deux tiers disponibles. Un bien commun? L’eau est tout sauf ça, que je constate en sirotant ma tisane. J’aime mieux ça que boire la tasse, comme on dit. Il ne se passe pas une journée sans qu’on jalouse ceux qui ont les deux pieds dedans. Moi la première, qui patauge dans une eau qui se contente de couler les gens comme du béton au lieu de les faire flotter. Ça manque de sel, à mon avis.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Notre terrain de jeu s’étend sur des kilomètres de mangroves serpentant d’un campement à l’autre. Balade dans les bolongs d’Elinkin à Efrane, saut à Ehidj pour saluer les amis, découverte de Katakalousse, près de Cap-Skirring… En naviguant vers cette destination touristique prisée des amateurs de chair fraîche et de plages…

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Quand j’ai quitté le Québec, c’était pour fuir la drabilisation outrancière de la société. J’avais l’impression de vivre parmi les cadavres. Entre malbouffe, exploitation en tous genres, folie de l’esthétique et de la performance, le cœur des humains est plutôt malmené. Cabrel l’a si bien évoqué dans un de ses innombrables succès : est-ce que ce monde est sérieux?

C’était tout le contraire quand j’ai connu les Îles. Enfant de la diaspora madelinienne, j’ai eu l’impression d’avoir été privée de mon destin. À neuf ans, j’ai rêvé secrètement d’habiter ce paradis sur terre, mais comme on me l’a refusé, il n’est resté que l’enfer de la ville. Qu’à cela ne tienne, quand on sait où se trouve le ciel, on sait où on finira nos jours.

1 Facebook Twitter Google + Pinterest

Les tours et détours de la vie, on les appelle destin et le problème avec le destin, c’est qu’on ne sait pas où il va. Il y a une raison à cela. Le destin des uns, c’est aussi le destin des autres.

Voilà ce qu’écrit avec tant d’à propos Serge Berthier, auteur de 23 ans et 23 jours, que je savoure depuis quelques semaines, un mot à la fois. Je m’éloigne peu du voyage car la couverture précise que cette histoire de corsaires est « une aventure pleine d’embruns, de courage et de liberté ». Comme la vie, quoi!

Si j’ai été longtemps sans lire, c’est que j’étais occupée comme bien d’autres à faire un roman de mon existence. Sans crier gare, la foi a commencé à me consumer, faisant de moi son jouet. C’est le principal héritage de ma mère; je n’allais pas m’en priver. D’autant que j’ai vu les miracles qu’elle a accompli devant mes yeux.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Je suis avare de découvrir l’Autre, comme le continent qui l’abrite. Ma soif d’exotisme me fait oublier que ceux que je côtoie jour après jour en ont autant à m’apprendre sur moi-même que les étrangers avec qui je m’empresse de discuter.

Si je suis tant fascinée par les humains, c’est pour recoller les morceaux éclatés de moi-même et me forger une identité conforme aux valeurs que je véhicule. Il n’y a rien comme la différence pour constater à quel point nous sommes pareils.

Sur le bateau, je demeure en période de découverte. J’analyse le capitaine, emmuré de mystères. Un petit béguin s’est développé entre nous, mais je pressens que c’est pour « faciliter la vie à bord », si vous voyez ce que je veux dire. J’en conviens, cet Indiana Jones sait se montrer attirant. Il m’a appâtée un jour où l’on s’est fait lessiver par l’orage. Tendant son épaule musclée, il a lancé d’un ton protecteur : « Penche-toi ici! » La féministe en moi a aussitôt remis en doute le danger de la situation. N’eût été de cette vague scélérate venue menacer le pneumatique qui nous ramenait au voilier, je n’aurais pas succombé à son désir.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Il y a autant de voyages possibles qu’il y a d’individus sur Terre. En réalité, jour après jour, dès qu’on ouvre l’œil, un nouvelle aventure commence. On ne devrait jamais aller au lit sans avoir au moins appris une chose durant la journée. Ou avoir fait une rencontre enrichissante.

Incontestablement, mon passage à Foundiougne va demeurer ancré dans ma mémoire. Après avoir connu Abdoulaye, je suis tombée sur Pierre, un sympathique utopiste – au sens noble du terme – qui multiplie les actions pour mettre de la gaieté dans le quotidien des enfants sénégalais. Troupes de théâtre, de danse, activités de lecture, le trentenaire fait tout en son possible pour égayer la prochaine génération. Il veut l’inciter à rêver d’un futur à l’abri de la misère, ce qui est tout en son honneur.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

Au cours de notre périple dans un embranchement du Sine Saloum, une anecdote mérite l’attention. Comme vous le savez, Éléis est lourdaud. On dirait un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Comme le secteur est mal cartographié, on ne peut pas se fier aux données de repérage habituelles. D’autant que les hauts fonds se déplacent au gré des tempêtes. Il faut donc garder l’œil sur le profondimètre et jouer d’audace, tout en espérant le passage d’une pirogue pour suivre son sillon. Compte tenu de la profondeur de l’eau, les chances d’échouer sont relativement fortes. C’est pourquoi si peu de voiliers osent s’aventurer dans le coin.

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

L’Afrique de l’Ouest est une destination boudée. Imaginez pour les navigateurs! De tous les bateaux postés à Dakar, Éléis fut le seul à braquer vers le sud du pays.

Une petite recherche sur Internet m’a permis de comprendre les allers-retours de Stan entre Dakar et Mindelo. Le capitaine de ce joli sloop aperçu dans la baie de Hann opère pour Globe Sailor, une entreprise française (Eh oui!) qui propose des croisières entre le Sénégal et le Cap-Vert. Sortez votre fric si ça vous intéresse. On parle d’un petit trois mille dollars pour une semaine…

0 Facebook Twitter Google + Pinterest

On quitte la région de Dakar en plein coup de vent, comme des voleurs surpris sur les lieux du crime. Une fois sortis de la zone de bourrasques, le calme renaît à bord.

Je n’ai pas encore avalé une bouchée, mais avant toute chose, un ménage s’impose. « La cale a bu trois litres de rosé d’un coup. Pas étonnant que le bateau tangue », dis-je en riant.

Alors que tout est rangé et qu’on savoure tranquillement un café dans le cockpit, on réévalue le trajet à faire et on trace le bilan de notre séjour dans la capitale du Sénégal. « Tu te rappelles quand j’ai cru qu’une pirogue était en feu? »

Ce soir-là, la nuit était calme et la baie comme une huile. Tout à coup, j’aperçois des flammes sur une embarcation ancrée au loin. Je sursaute et j’interpelle le capitaine. On cherche à savoir ce qui arrive, ce qu’on doit faire. Le feu poursuit ses ravages, mais à notre grand étonnement, la pirogue reste à flots. Le brasier a brûlé un moment, puis s’est évanoui. Dans la pénombre, difficile de distinguer si tout avait été consumé ou non, mais autour, pas un seul navigateur n’a sonné l’alarme. Le lendemain, la pirogue semblait intacte. À moins qu’il ne s’agisse d’une autre? Ce n’est qu’en Gambie que la réponse à cette énigme s’imposera…

0 Facebook Twitter Google + Pinterest
Articles plus récents