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Chronique d’île en île…

Plus qu’une semaine avant d’atteindre la Martinique. Chaque jour, je fais une inspection en règle dans les armoires où j’ai placé les fruits et les légumes pour vérifier leur état de fraîcheur. Ma grande crainte, c’est que tout se mette à pourrir d’un coup.

Les bananes se gâtent particulièrement vite. Le seul endroit où j’ai trouvé à les mettre, étant donné leur nombre, c’est dans ma cabine. Elles côtoient les oignons et les pommes de terre dans une étagère en bois située le long de ma couchette. L’idéal aurait été de les suspendre, mais elles nous ont été livrées en vrac. Comme certaines étaient déjà plutôt mûres, elles ont précipité le mûrissement de celles qui étaient encore vertes.

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Je vous écris depuis un nouveau bateau, le troisième depuis que j’ai adopté un mode de vie nomade. Il s’agit d’un Petit Prince en acier faisant douze mètres cinquante. Du robuste, prêt à affronter les pires intempéries. Nous sommes ancrés en face de Joao Veira, qui fait partie d’un triolet d’îles au cœur des Bijagos. Cet archipel est considéré comme l’un des derniers endroits de la planète à être demeuré plus ou moins intact au passage des années. Encore de nos jours, certaines de ses îles sont vierges. En général, on y voit un voilier tous les deux ans. Le nôtre fait partie de ceux-là.

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Quand on se lance dans de grandes aventures, mieux vaut ne pas trop y réfléchir. Autrement, on pourrait croire à un élan de folie passagère qu’il faut s’empresser de chasser pour retrouver le confort de nos pantoufles.

J’ai pris conscience de l’ampleur de mon projet de voile quand je me suis retrouvée en pleine mer dans une baignoire de trente-deux pieds de long en compagnie de trois étrangers avec lesquels j’avais échangé deux mots à peine. Bien que j’eusse navigué plusieurs mois d’affilée avant d’aboutir sur un second nouveau navire en tant que bateau-stoppeuse, j’avais l’impression de franchir une étape importante de ce voyage entamé en août et j’en saisissais soudainement toute l’ampleur.

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L’année 2018 s’est terminée de façon bien étrange pour moi. J’étais chavirée à l’idée de quitter le bateau qui devait m’amener dans les îles du Pacifique, mais je constatais que c’était ma seule alternative. Fin janvier, la magie opérait. Le voilier que j’avais trouvé pour traverser l’Atlantique allait directement me conduire dans les bras de mon fils.

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Malgré le fait que j’avais exprimé mon absence de sentiments à son égard, le capitaine d’Igavik nourrissait secrètement le désir de nous voir former un couple. C’est d’ailleurs le principal problème des filles à bord. Certains navigateurs vous imaginent dans leur couchette avant même que vous mettiez le pied sur le pont, peu importe combien de fois vous avez, au préalable, précisé que vous n’êtes pas à prendre et que c’est… à prendre ou à laisser.

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Ce n’est pas depuis hier qu’on mesure la beauté et la richesse des Canaries. À juste titre, les Grecs et les Phéniciens les avaient surnommées les îles Fortunées. Ma fortune à moi, c’était de les découvrir une à une.

En raison de leur situation géographique, l’archipel canarien constitue une escale obligée pour les navigateurs qui entrevoient un voyage transatlantique. Depuis 1986, l’île de Gran Canaria, la plus peuplée des Canaries, constitue le point de départ de l’Atlantic Rallye for Cruisers, plus communément appelé l’ARC. Cet événement couru invite sans discrimination les néophytes comme les skippers avisés à joindre les Antilles en flottille depuis le port de Las Palmas.

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Avant même de fouler le sol de Lanzarote, je piétinais d’impatience pour accoster à La Graciosa, petit tas de sable de huit kilomètres de long et escale de bon nombre de navigateurs à la recherche d’authenticité et de tranquillité. Pourtant, Lanzarote est si riche en ressources qu’elle a été décrétée réserve mondiale de la biosphère de l’UNESCO le 7 octobre 1993. Bien que La Palma ait préalablement obtenu cet honneur, c’était la première fois qu’une île tout entière, y compris ses centres de population, était désignée comme tel.

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À pareille date l’année dernière, Igavik s’apprêtait à quitter le port d’Agadir en direction de Lanzarote, aux Canaries. Yussef ayant désormais complété les travaux de réparation sur le voilier, il nous conduisit comme promis à bord de sa vieille Honda afin de nous faire découvrir la côte marocaine et ses villages de pêcheurs.

Homme de peu de mots, l’ancien skipper professionnel avait une voix chaude et le débit posé. Son pas lourd et cadencé imitait celui des grands mammifères. C’est dire à quel point le poids des années avait fait son œuvre sur sa carcasse vieillissante. À nous écouter énoncer comme un chapelet notre itinéraire à venir, l’esprit du Marocain s’évada dans un épais brouillard.

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Je connais très peu de navigateurs à avoir fait escale au Maroc pour le simple plaisir de la découverte. La plupart d’entre eux y sont aboutis comme nous après des avaries sur leur navire. Pourtant, le pays multiplie les initiatives afin de développer le tourisme nautique.

Il faut dire qu’autrefois, les gens classaient les inconvénients du voyage dans le chapitre intitulé « dépaysement ». Aujourd’hui, si les standards de nos hôtes ne correspondent pas aux nôtres, nous crions au scandale sitôt l’égoportrait envoyé aux amis. Internet est lent. Les toilettes pourraient être plus propres. J’ai vu une grosse coquerelle!

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La tempête vécue au large du détroit de Gibraltar nous a éprouvés, le capitaine et moi, mais dans son incommensurable sagesse, la mer nous a rappelé une leçon philosophique primordiale : rien n’est immuable. Tous les grands maîtres spirituels de la planète nous parlent du principe d’impermanence, mais comme le disait si bien Einstein, la connaissance s’acquiert par l’expérience. Tout le reste n’est que de l’information.

Je crois que mon courage est issu du vent lui-même. De sa fougue. De son intensité. C’est de lui que je tire ma détermination. Et de la mer aussi. Cette mer qui m’effraie et me berce à ses heures, qui n’hésite pas à me consoler après m’avoir bousculée violemment.

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En délaissant la Méditerranée la barre à la main, je suis passée du statut de passagère à celui de navigatrice. L’attitude désinvolte du capitaine alors qu’on traversait le détroit de Gibraltar avait fait de moi un vrai marin. Ici, je serais tentée de dire « marine », pour rendre hommage à cette chère tante, que j’ai connue si vieille qu’elle mouillait déjà ses collants d’urine.

Le capitaine d’Igavik n’a jamais voulu me fournir d’explications à savoir pourquoi il avait préféré laisser son navire entre les mains d’une novice dans ce passage aussi stratégique que le détroit de Gibraltar. Que faisait-il terré dans son bateau? Outre les rares moments où il a pointé son nez pour constater de visu les vents coriaces que je devais affronter et où il est venu sécuriser la structure d’aluminium qui retenait le pare-soleil pour éviter que celle-ci ne s’envole, il s’est lui-même volatilisé.

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