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Nathalie Deraspe

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    Plus la date de mon départ du Brésil approche et plus je crains de débarquer dans un film d’horreur mettant en vedette des zombies masqués. D’ailleurs, en regardant les nouvelles de la planète, je me sens comme une cinéphile qui se serait trompée de salle au cinéma. Alors j’étire mon film d’aventures entre sable et mer, dans lequel les personnages ne sont ni méchants, ni paranos.

    On l’a toujours dit : dans la vie, il y en a pour tous les goûts! Mais en ce moment, on dirait qu’une partie de l’humanité veut imposer sa vision à l’autre. Contrôler le message. Pourtant, en y regardant de plus près, ils ne sont pas si nombreux à vouloir nous convaincre que le futur sera fait de nourriture en capsules, d’individus bioniques et de voyages intersidéraux. Un avenir glacial à l’abri de toute chaleur humaine ou de poésie, loin de la verdure et du chant des vagues comme celui des oiseaux. Un trou noir à l’esthétique chirurgicale. Avec distanciation sociale, s’il vous plaît!

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    3 juillet 2020 Aucun commentaire
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  • Comme le disait si bien le cinéaste Pierre Falardeau, la liberté n’est pas une marque de yogourt. Cela dit, pareil au produit laitier qu’on aurait abandonné au fond d’un frigo en tenant pour acquis qu’il resterait intact, nos libertés individuelles sont si malmenées par les temps qui courent que leur concept même semble périmé.

    Quand on est une chenille, peu nous importe l’interdiction de voler. C’est sans penser qu’inéluctablement, on deviendra papillon. Il y a quarante ans, le Québec a failli se doter d’un pays. Mais comment voulez-vous qu’un État devienne souverain alors que la moitié de la population qui le compose se contente de ramper ?

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  • Le soleil brille à nouveau à Santo António de Lisboa et mon humeur s’accroche fougueusement à ses rayons comme à la mer qui m’apaise en me tendant les bras chaque soir où je retrouve ma couchette. En ce moment même, elle me berce délicieusement, en me promettant d’être toujours là demain. Pour chaque sourire déversé sur cette Terre, un oiseau prend son envol et trace dans le ciel quelque signe d’espoir face à l’avenir. Mais il faudra y mettre du nôtre. Et pas qu’un peu.

    Autour de la pleine lune, le vent s’est affairé à souffler très fort. On aurait dit que la planète voulait se débarrasser de toutes les saletés qui l’encombrent. Faire table rase. Pendant ce temps-là sur le Net, quelques cerveaux s’enflamment et s’insurgent contre le discours officiel, tentant d’apporter un éclairage différent à cette crise fabriquée de toutes pièces pour mousser la peur au sein de la population. En effet, la poignée de fous qui gouvernent le monde s’est mis en tête de nous contrôler plus que jamais. Quoi de mieux que la crainte de la mort pour ce faire ?

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  • Aujourd’hui, c’est la première fois depuis deux mois que j’entrevois de la pluie. Comme quoi l’automne au Brésil est synonyme de tout sauf de mauvais temps. Habituée au soleil, les nuages noirs qui dominent le ciel m’inspirent une histoire sombre.

    Au même titre que tous ceux et celles qui sont « confinés » aux Îles, je me sens extrêmement choyée de vivre la crise planétaire qui nous secoue dans un endroit aussi clément et agréable et où le gros bon sens continue à régner, malgré le gouvernement qui se situe à la tête du royaume de la bossa-nova.

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  • Désormais engourdis par le ronflement du moteur, nous remontons la côte américaine en observant de longues périodes de silence durant lesquelles chacun de nous plonge dans les méandres de sa pensée. Voyager, c’est aussi partir loin au dedans de nous-mêmes.

    Le capitaine se ronge les sangs, obsédé par l’idée de rentrer au bercail le plus tôt possible. Il s’inquiète également des frais engendrés par son voilier, craint l’ultime avarie qui l’obligerait à abandonner le Provence et à prendre un vol pour le Québec. Y aurait-il plus grande insulte à son égard ? En grand anxieux, il refuse de céder la barre. Tout pour garder son esprit captif et à l’abri des vagabondages. Va savoir comment seront ses futures relations avec son épouse ! C’est la première fois que le couple est séparé si longtemps. Et Dieu sait qu’une traversée de l’Atlantique laisse toujours sa marque…

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  • Si vous m’aviez dit qu’un jour j’irais sur la côte américaine, j’aurais cru à une mauvaise blague. Avec le sable qu’on a aux Îles? Pfutt! C’est digne des cartes postales kitsch qu’un ami de mon père envoyait des États chaque été. J’en avais assez de mon souvenir de Plattsburgh, de sa plage rocailleuse, de la malbouffe et du coup de soleil monstre que j’avais rapporté de là-bas. Vous vous en doutez, je ne me reconnais pas dans les snowbirds.

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  • À l’époque, j’ai détesté les Bahamas. Le luxe éhonté de ses hôtels et innombrables yachts versus l’exploitation et la pauvreté imminente de la population locale me choquait trop. La situation n’a pas changé, mais cette fois, j’ai pu davantage entrer en contact avec les Bahamiens. Comme par enchantement, leur chaleur humaine m’a fait oublier tout le reste. Sans compter la énième leçon de résilience…

    Les passagers du Provence n’étaient guère impressionnés par cet étalage grotesque de toc américain. Pour nous, le paradis était ailleurs qu’à Paradise Island. C’est pourquoi, après ma dernière baignade, nous avons filé vers « l’autre » Nassau, refusant d’aller écornifler les bien nantis des alentours. Je voulais faire découvrir à mes collègues de navigation une facette inédite des Bahamas : celle que d’autres préfèrent ignorer.

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  • Notre ultime parcours dans la mer des Caraïbes a été idyllique. J’ai l’impression qu’elle veut laisser une trace positive dans nos mémoires.

    C’est tellement bon de sentir un peu de quiétude après des mois de galère ! Je parviens à régénérer mes batteries très rapidement, mais n’empêche que c’est bon de pouvoir pleinement apprécier le temps qui passe à l’abri des intempéries.

    Malgré tout, je crois que la fatigue du voyage commence à se faire sentir. Particulièrement sur les vieux os du capitaine, qui a perdu beaucoup de poids à force de stress. Le pauvre a du mal à profiter de la situation. Il ne tient pas en place. De jour en jour, son propre navire souffre. Ma cabine n’est pas étanche et je bois la tasse à la moindre vague. Ça couine de partout. Je pense que si on se tapait une bonne déferlante, il casserait en deux. Je crois même avoir remarqué une craquelure sur le pont. Je n’ai pas osé investiguer davantage. J’ai préféré me dire que mes yeux et mon imagination me jouent des tours. C’est plus rassurant.

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  • Je ne m’habituerai jamais aux restes de plastique qui jalonnent la planète. La mer vomit jour après jour, pendant qu’on s’ébaubit sur l’écume qu’elle laisse derrière elle en faisant des dessins sur le sable.

    À l’intérieur des terres, les humains gisent au bord des routes comme des déchets, car depuis trop longtemps déjà, la voiture fait tout déraper, y compris les rapports entre nous. Quel paradoxe ! Comme le téléphone intelligent, l’invention qui visait à faciliter les rapprochements permet à des gens éloignés de se retrouver, mais à ceux qui sont proches de se perdre de vue.

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  • Depuis mon dernier mot, Dorian est venu semer le trouble aux Îles. Une amie m’a confié que, pendant que le vent s’évertuait à tout briser sur son passage, elle était en pleine tempête avec La fille à bord. Mon cœur se brise à chaque nouvelle saignée dans les dunes. Espérons que l’archipel sera ménagé dans les mois à venir ! En attendant, si vous le voulez bien, retournons sur le Provence…

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  • Après trois ans d’absence justifiée par mes escapades en voilier, j’ai retrouvé mes amitiés intactes et mes Îles, plus resplendissantes que jamais. Aussi, à l’aube d’un nouveau départ vers le large, j’aimerais vous parler d’un projet ambitieux et rassembleur que j’ai à peine éventé, mais qui me trotte dans la tête depuis plusieurs années.

    Plus de mille jours sans apercevoir la dentelle des caps et les morsures de la mer, le foin de dune et les plages à perte de vue, sans compter nos maisons semées au vent et colorées au gré de nos humeurs. Cela a suffi pour faire ressurgir cette idée qui, loin d’être farfelue, assurerait le respect et la pérennité architecturale de l’archipel tout en nous engageant collectivement à atteindre un nouveau niveau d’excellence.

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  • Nous avons mouillé dans une zone considérée comme réserve naturelle. Bien qu’on soit le seul navire à l’ancre, Isla de Ratones constitue l’endroit idéal où jeter la pioche, à condition de partir tôt. Ses eaux limpides et sa jolie plage attirent bon nombre de touristes venus en navette depuis la côte, à un petit kilomètre de là.

    Alentour, les poissons pullulent et la faune aviaire est très présente. Malgré son nom, je n’ai vu aucun rat fouiner près de moi. Et la baignade est magique !

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  • J’ai toujours été une éponge. Pour le meilleur et pour le pire. Comment ne pas être bouleversée après avoir franchi les décombres laissés par Irma en compagnie des êtres les plus résilients qu’il m’ait été donné de rencontrer ?

    La peur, je la connaissais depuis toute petite. Sans crier gare, elle s’était frayé un chemin dans le noir pour pénétrer petit à petit chaque parcelle de mon être abandonné à la nuit. Silencieuse. Sournoise. Je craignais que des mains inconnues viennent m’agripper sous mon drap froissé pour m’offrir en pâture à je ne sais quel sauvage friand de chair fraîche. Je m’endormais d’épuisement, moite d’un bout à l’autre. Le manège a repris de plus belle, et ce, jusqu’à ce que je change de couchette et que ma crainte se concrétise enfin en quelque chose de palpable : les griffes de ma sœur aînée, fâchée de devoir désormais partager son grand lit avec moi.

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