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Nathalie Deraspe

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    La Gambie, pareille au fleuve qui a donné son nom à ce pays du Commonwealth, traverse le Sénégal d’est en ouest. Telle une cicatrice profonde, cette zone ou l’anglais domine s’étend sur plus de trois cents kilomètres. Retour sur une mésaventure qui aurait pu virer au drame.

    Depuis le nord, impossible d’atteindre la Casamance sans naviguer en territoire gambien. Il y a peu à faire, me direz-vous. Mais ces petits cent milles nautiques en Atlantique ont marqué mon esprit. Ce qui donne raison à mon capitaine, qui martèle à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas de petite ou de grande navigation. « Dès qu’on quitte le port, tout peut arriver. » Ici comme ailleurs, bien des familles de navigateurs peuvent témoigner du pire.

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    17 septembre 2021 Aucun commentaire
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  • Voilà, ça me revient maintenant! Mon esprit cherchait quelque chose d’africain alors qu’il avait un nom bien madelinot : Clovis. Vous vous rappelez, le commerçant de Cap Skiring qui soliloquait? Droit et fier comme une barre de fer, il détonnait avec la faune touristique des environs qui, malgré ses allures nonchalantes, cherchait frénétiquement du bon temps comme de bonnes aubaines.

    Que voulez-vous, il y en a qui empilent leurs souvenirs de vacances dans un pressoir dans l’espoir d’en tirer un nectar rare. De nos jours, la vie s’avale cul sec. Comme on n’arrive plus à séparer le bon grain de l’ivraie, en mixant tout et son contraire, on parvient à duper pas mal de monde.

    Clovis aurait pu rejoindre le souk établi sur la rue principale, labyrinthe abritant vendeurs de babioles, artisans et couturiers, mais non. Il méritait un endroit lumineux comme ses yeux. Mon oreille tendue lui servait de déversoir d’histoires. J’aurais dû jouer les anthropologues et l’enregistrer. Depuis cet accident bête où je suis tombée de voiture entre L’Étang-du-Nord et le Havre-Aubert, les mots que j’entends, l’intonation qui sert à les prononcer, l’intention derrière, tout est absorbé par mon enveloppe corporelle au lieu d’aboutir dans ma boîte crânienne. Les paroles ne s’impriment plus dans ma tête comme auparavant.

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  • En voyage, l’exotisme des paysages et la rencontre avec l’inconnu éblouissent notre regard. Toutefois, plus notre séjour s’étire et plus il nous est donné d’apercevoir ce qui reluit moins sur cette terre que l’on foule pour la première fois. La face cachée de la lune, quoi!

    Ainsi, mon enthousiasme et ma naïveté juvénile en ont pris pour leur rhume quand j’ai découvert ce qui attirait certains touristes à Cap Skirring : la chair fraîche. Le Club Med de l’endroit fourmille de quinquagénaires prêtes à vider leurs poches pour se pavaner au bras de juvéniles imberbes. Les hommes lorgnent plutôt du côté des filles prépubères ou carrément des enfants, qu’ils attirent avec une poignée de bonbons comme le sucre avec les mouches.

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  • Quand j’ai quitté le Québec, c’était pour fuir la drabilisation outrancière de la société. J’avais l’impression de vivre parmi les cadavres. Entre malbouffe, exploitation en tous genres, folie de l’esthétique et de la performance, le cœur des humains est plutôt malmené. Cabrel l’a si bien évoqué dans un de ses innombrables succès : est-ce que ce monde est sérieux?

    C’était tout le contraire quand j’ai connu les Îles. Enfant de la diaspora madelinienne, j’ai eu l’impression d’avoir été privée de mon destin. À neuf ans, j’ai rêvé secrètement d’habiter ce paradis sur terre, mais comme on me l’a refusé, il n’est resté que l’enfer de la ville. Qu’à cela ne tienne, quand on sait où se trouve le ciel, on sait où on finira nos jours.

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  • Les tours et détours de la vie, on les appelle destin et le problème avec le destin, c’est qu’on ne sait pas où il va. Il y a une raison à cela. Le destin des uns, c’est aussi le destin des autres.

    Voilà ce qu’écrit avec tant d’à propos Serge Berthier, auteur de 23 ans et 23 jours, que je savoure depuis quelques semaines, un mot à la fois. Je m’éloigne peu du voyage car la couverture précise que cette histoire de corsaires est « une aventure pleine d’embruns, de courage et de liberté ». Comme la vie, quoi!

    Si j’ai été longtemps sans lire, c’est que j’étais occupée comme bien d’autres à faire un roman de mon existence. Sans crier gare, la foi a commencé à me consumer, faisant de moi son jouet. C’est le principal héritage de ma mère; je n’allais pas m’en priver. D’autant que j’ai vu les miracles qu’elle a accompli devant mes yeux.

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  • Je suis avare de découvrir l’Autre, comme le continent qui l’abrite. Ma soif d’exotisme me fait oublier que ceux que je côtoie jour après jour en ont autant à m’apprendre sur moi-même que les étrangers avec qui je m’empresse de discuter.

    Si je suis tant fascinée par les humains, c’est pour recoller les morceaux éclatés de moi-même et me forger une identité conforme aux valeurs que je véhicule. Il n’y a rien comme la différence pour constater à quel point nous sommes pareils.

    Sur le bateau, je demeure en période de découverte. J’analyse le capitaine, emmuré de mystères. Un petit béguin s’est développé entre nous, mais je pressens que c’est pour « faciliter la vie à bord », si vous voyez ce que je veux dire. J’en conviens, cet Indiana Jones sait se montrer attirant. Il m’a appâtée un jour où l’on s’est fait lessiver par l’orage. Tendant son épaule musclée, il a lancé d’un ton protecteur : « Penche-toi ici! » La féministe en moi a aussitôt remis en doute le danger de la situation. N’eût été de cette vague scélérate venue menacer le pneumatique qui nous ramenait au voilier, je n’aurais pas succombé à son désir.

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  • Il y a autant de voyages possibles qu’il y a d’individus sur Terre. En réalité, jour après jour, dès qu’on ouvre l’œil, un nouvelle aventure commence. On ne devrait jamais aller au lit sans avoir au moins appris une chose durant la journée. Ou avoir fait une rencontre enrichissante.

    Incontestablement, mon passage à Foundiougne va demeurer ancré dans ma mémoire. Après avoir connu Abdoulaye, je suis tombée sur Pierre, un sympathique utopiste – au sens noble du terme – qui multiplie les actions pour mettre de la gaieté dans le quotidien des enfants sénégalais. Troupes de théâtre, de danse, activités de lecture, le trentenaire fait tout en son possible pour égayer la prochaine génération. Il veut l’inciter à rêver d’un futur à l’abri de la misère, ce qui est tout en son honneur.

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  • Au cours de notre périple dans un embranchement du Sine Saloum, une anecdote mérite l’attention. Comme vous le savez, Éléis est lourdaud. On dirait un éléphant dans un magasin de porcelaine.

    Comme le secteur est mal cartographié, on ne peut pas se fier aux données de repérage habituelles. D’autant que les hauts fonds se déplacent au gré des tempêtes. Il faut donc garder l’œil sur le profondimètre et jouer d’audace, tout en espérant le passage d’une pirogue pour suivre son sillon. Compte tenu de la profondeur de l’eau, les chances d’échouer sont relativement fortes. C’est pourquoi si peu de voiliers osent s’aventurer dans le coin.

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  • L’Afrique de l’Ouest est une destination boudée. Imaginez pour les navigateurs! De tous les bateaux postés à Dakar, Éléis fut le seul à braquer vers le sud du pays.

    Une petite recherche sur Internet m’a permis de comprendre les allers-retours de Stan entre Dakar et Mindelo. Le capitaine de ce joli sloop aperçu dans la baie de Hann opère pour Globe Sailor, une entreprise française (Eh oui!) qui propose des croisières entre le Sénégal et le Cap-Vert. Sortez votre fric si ça vous intéresse. On parle d’un petit trois mille dollars pour une semaine…

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  • On quitte la région de Dakar en plein coup de vent, comme des voleurs surpris sur les lieux du crime. Une fois sortis de la zone de bourrasques, le calme renaît à bord.

    Je n’ai pas encore avalé une bouchée, mais avant toute chose, un ménage s’impose. « La cale a bu trois litres de rosé d’un coup. Pas étonnant que le bateau tangue », dis-je en riant.

    Alors que tout est rangé et qu’on savoure tranquillement un café dans le cockpit, on réévalue le trajet à faire et on trace le bilan de notre séjour dans la capitale du Sénégal. « Tu te rappelles quand j’ai cru qu’une pirogue était en feu? »

    Ce soir-là, la nuit était calme et la baie comme une huile. Tout à coup, j’aperçois des flammes sur une embarcation ancrée au loin. Je sursaute et j’interpelle le capitaine. On cherche à savoir ce qui arrive, ce qu’on doit faire. Le feu poursuit ses ravages, mais à notre grand étonnement, la pirogue reste à flots. Le brasier a brûlé un moment, puis s’est évanoui. Dans la pénombre, difficile de distinguer si tout avait été consumé ou non, mais autour, pas un seul navigateur n’a sonné l’alarme. Le lendemain, la pirogue semblait intacte. À moins qu’il ne s’agisse d’une autre? Ce n’est qu’en Gambie que la réponse à cette énigme s’imposera…

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  • Pendant que le Petit Poucet sème des cailloux pour éviter de se perdre, la vie s’amuse à m’adresser des clins d’œil le long de mon parcours. Hasards et coïncidences sont des phares dans la nuit de mes pensées.

    Depuis toute petite, ma route a été parsemée de rencontres étonnantes qui, de fois en fois, me conduisent à plus de lumière dans mon quotidien. Ainsi, mon aventure au Sénégal m’apparaît comme un élément d’une charade à compléter. Voyez par vous-mêmes.

    Impossible de fouler le continent africain sans songer à l’époque esclavagiste. Soudain, les propos de Joseph-Éloi me reviennent en mémoire. Rencontré sur le pouce en Martinique, le bon Samaritain aux yeux clairs m’avait lancé : « Mon grand-père est tombé amoureux de son esclave. Comment en vouloir aux Blancs alors que je descends de cette union? »

    Pour vivre à l’écart de la rage, la résilience s’imposait. Pactiser avec le bourreau, lui trouver cette parcelle d’humanité qui nous unit tous autant que nous sommes, comprendre que l’amour est plus fort que tout. Ou s’éteindre à jamais.

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  • La vie me réserve encore quelques belles surprises avant de quitter Dakar. Je serais bien allée visiter Saint-Louis, qui a conservé son charme historique exceptionnel, selon les dires, mais l’afflux de touristes y demeure important. Cela me rebute autant que le capitaine d’Éléis. Alors j’en fais mon deuil. Après tout, nous sommes là pour la mer, non?

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  • L’acclimatation à mon nouveau port d’attache se fait petit à petit. Mais pour nous, Occidentaux, il faut d’abord intégrer la notion qu’en Afrique, le temps n’a pas d’emprise. Même les visages que je croise sont exemptés de rides. Enfin, ceux qui n’ont pas été contaminés par la télé.

    Parce que s’il y a un endroit où l’on peut constater combien la manipulation de masse fonctionne, c’est bien en Afrique. La télé, les journaux, l’ensemble des médias, les politiciens, tous ont tellement bien vendu l’idée d’une Afrique pauvre, à genoux, que le concept est venu enclaver les cerveaux qui avaient soif de découvertes et d’expansion. C’est un gaspillage de ressources éhonté, car là-bas comme ailleurs, la jeunesse déborde de créativité. Comme le Québec, le Sénégal est victime de la colonisation. Il n’y a rien comme élever un enfant en lui faisant croire qu’il est né pour un petit pain.

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