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Chronique

 

Histoires de phares, de canons et de bateaux

Par Georges Gaudet
 
«I kept the light still burning, Sir. » — J’ai gardé la lumière qui brûlait toujours, Monsieur. – extrait de « The curse of the Bird Rocks » par Byron Clark, publication à compte d’auteur, 2006.

Telle fut la réponse d’Annie Bourgeois, épouse de Damien Cormier, gardien de phare sur le Rocher-aux-Oiseaux en 1897, alors que les autorités gouvernementales lui ont demandé ce qu’elle avait fait, seule sur le Rocher, alors que son mari et trois autres hommes s’étaient perdus dans les glaces entre l’Île Brion et le fameux Rocher-aux-Oiseaux. Plus tard, le courage de cette femme, sa détermination et son espérance d’être secourue lui valurent une ballade chantée par les folkloristes de toutes les Maritimes, une chanson dont elle n’entendit jamais parler de son vivant.

L’histoire du phare du Rocher-aux-Oiseaux est peut-être l’une des plus tragiques de toute l’épopée maritime de la moitié du
19e siècle dans le golfe du Saint-Laurent, à un point tel que certains n’ont pas hésité à laisser croire que le Rocher-aux-Oiseaux portait une malédiction. Il faut dire que les faits étaient troublants. Voici un autre extrait d’une des nombreuses tragédies de ce tristement célèbre Rocher-aux-Oiseaux. (Traduction libre du livre de Byron Clark)
« I kept the light still burning, Sir. »

Le samedi 13 août 1881, Jean Turbide et Paul Chenell, des fermiers de l’Île Brion, distante d’environ 12 milles, arrivèrent au Rocher pour une visite d’après-midi. Après avoir fait la tournée des lieux avec ses invités, Charles Chiasson entreprit de leur faire une démonstration du fonctionnement du canon à brume. La remise où était entreposée la poudre à canon était à une bonne distance de la mise à feu, mais pour des raisons pratiques, on tenait toujours un baril tout près afin d’éviter cette longue marche chaque fois que le canon devait être tiré. Le canon fut chargé normalement, soit avec environ deux livres de poudre, mais Charles Chiasson omit de remettre le couvercle sur le baril de poudre.

Son fils de sept ans, Cyrice, lui demanda de procéder à la mise à feu. Le tout fonctionnait au moyen d’un tube de détonation sur lequel il y avait une capsule de mise à feu, laquelle était insérée dans le réceptacle de détonation dudit canon. Une ficelle était poussée à l’intérieur du tube et pour qu’il y ait détonation, il fallait tirer vivement sur le filin.

Le jeune Cyrice essaya, mais il n’y eut pas de détonation. Son père tira encore plus énergiquement sur la corde et le coup de canon partit, mais en même temps, le tube du détonateur contenant encore des bouts de mèche rougie par le feu, alla choir dans le baril de poudre ouvert. Le résultat fut catastrophique.

Charles Chiasson fut littéralement soufflé en petits morceaux. Ses deux jambes furent arrachées pour retomber quelques mètres plus loin et des morceaux de son corps étaient éparpillés dans toutes les directions. Son fils fut tué instantanément, mais pas défiguré. Un compte-rendu raconte que Paul Chenell, mortellement blessé, mourut deux heures plus tard alors que d’autres rapports citent qu’il est mort sur le coup. Jean Turbide subit de graves brûlures au visage et aux yeux et il est dit qu’il perdit la vue. Les vitres du phare étaient tout éclatées.

L’assistant du gardien, Télesphore Turbide, quoique très ébranlé et en état de choc, était le seul qui n’était pas sérieusement blessé. Pas trop connaissant du code morse, il mania suffisamment le télégraphe pour demander de l’aide.

Et c’est ainsi qu’une des pages du plus tristement célèbre phare des Îles de la Madeleine est racontée pour la pérennité.

Tous les phares n’ont pas une triste histoire
Un phare est un guide, une lumière dans la nuit, un bruit dans la brume épaisse, un amer sur la grande carte de l’océan. À l’heure où Pêches et Océans tente de se débarrasser de ses phares, tant ceux opérationnels que les autres, il faut se demander quelle importance accorde le gouvernement actuel à ces icônes de toute l’histoire maritime de ce pays. On dirait une vente de feu. Peu après la Seconde Guerre mondiale, le Canada était la troisième puissance marchande maritime au monde. En quelques années, quoique ce pays soit parsemé de lacs et de rivières, autant de routes et de chemins qui aboutissent à cette grande autoroute que sont le fleuve Saint-Laurent puis le golfe, nos gouvernants ont choisi le chemin de fer, puis l’autoroute de bitume. À ce que la nature a si généreusement donné à ce pays, nos dirigeants lui ont préféré le fer, l’acier, puis le goudron. En bien des endroits, il ne reste que les phares pour témoigner d’une époque où le stationnement s’appelait lac, le chemin s’appelait rivière et l’autoroute s’appelait fleuve alors que la mer s’appelait golfe.

Le phare de l’Île d’Entrée, celui du Rocher-aux-Oiseaux, celui de l’Île Brion, celui de l’Étang-du-Nord, celui de l’Anse-à-la-Cabane, celui du Cap Alright (Havre-aux-Maisons) sont tous des témoins encore vivants d’une époque qui n’est plus. Faudrait-il alors les détruire parce qu’ils ont survécu à leur propre destin? Un Loran C, un GPS, un radar sont des instruments autrement plus précis et utiles que le sont maintenant les phares, mais un phare est une sentinelle. Quand tout ou rien ne fonctionne, le phare est toujours là. C’est le clocher des églises de la mer, ils sont les témoins des corps des marins qui y dorment, ils sont les gardiens des souvenirs des familles entières qui ont vécu autour de ces lumières dans la nuit.

Les gardiens des phares
Autant les phares sont des ombres qui percent la brume, autant les gardiens qui les ont entretenus, qui les ont allumés puis éteints, sont devenus les yeux et les oreilles de ces structures qui, sans eux, auraient été vides et inutiles. L’huile dans la lampe n’aurait pas suffi. Cela prenait le gardien qui entretenait tout l’édifice, la plupart du temps hexagonal, parfois carré, mais toujours haut au-dessus de la falaise. Ce gardien était les yeux et les oreilles du phare, il lui donnait vie, il était celui qui envoie une lueur d’espoir aux marins perdus, celui qui appelle les secours auprès des hommes à la dérive. Souvent, ces gardiens de phare étaient choisis politiquement, mais il leur fallait quand même des qualités de base essentielles. Ils devaient connaître la mer, être autonomes, passionnés de leurs responsabilités, résilients à la solitude, débrouillards et fiers de leurs responsabilités. Après tout, ils étaient là pour sauver des vies. Et qui dit mieux pour symbole que le maintien d’une lampe allumée dans la nuit, dans la tempête, dans le brouillard, dans la neige printanière, sur les glaces des chasseurs de loups-marins et les petits caboteurs arrivant dans les passes étroites, chargés de victuailles et avançant au son d’une corne de brume.

Décidément, les fonctionnaires fédéraux n’ont rien compris au rôle des phares, d’autant plus que ceux des Îles de la Madeleine, visés par la vente de feu de P & O, sont toujours opérationnels et toujours utiles à la flotte des pêcheurs madelinots, GPS ou pas. Quand plus rien ne fonctionnera, il restera toujours le phare, la carte et le compas. Ceux qui sauront encore se servir de ces trois aides à la navigation pourront alors se targuer d’être de vrais marins. Les autres…, de bons informaticiens, peut-être!