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Chronique

 

Lettres d’Afrique

(ou NAKOMIS sur fond de carte postale africaine)

Par Georges Gaudet

A u cours de l’été 2009, j’ai eu le plaisir de rencontrer, au quai de l’Étang-du-Nord, Daniel Royal et Marie-Claire Dumais. Au moyen de leur petite goélette de bois de 27 pieds, ce jeune couple dans la cinquantaine s’apprêtait alors à partir pour une deuxième fois vers le continent africain. Eh bien, depuis le 18 janvier 2010, je reçois régulièrement un volumineux courrier de ces aventuriers hors du commun. Au cours de nos échanges internet, Daniel Royal m’a permis de publier un tableau résumé de cet extraordinaire voyage, tant celui de l’intérieur que celui imposé par la géographie physique de notre globe terrestre. (Réf. : Le Radar : le vendredi 28 août 2009)

 

5 février 2010
L’Afrique, un soleil antidépresseur, un vent léger et chaud, une ambiance bon enfant, des paysages sereins, une nature riche, bref, une parenthèse sur l’autre versant de la galaxie des cultures.

Lorsque les colonisateurs sont devenus honteux, suite à la pression populaire, de nombreux morts et prisonniers politiques, ils ont abandonné l’Afrique. Ils ont emporté la caisse en laissant aux dictateurs fantoches le soin d’achever le saccage. L’Afrique a retrouvé l’indépendance dans un mélange des races, des territoires et l’assurance du chaos à venir. Les colonisateurs ont laissé l’Afrique affamée, déchirée et analphabète. Aujourd’hui, les dictateurs changent la règle des constitutions pour se maintenir au pouvoir jusqu’à la mort.

Devant toute cette souffrance, on a envie de se terrer dans son confort et de regarder la misère des autres à la télé, loin de la puanteur du milliard d’humains qui croupissent dans les caniveaux de la faim, de la barbarie, de la corruption, du racisme et des guerres. Et pourtant, tous ces peuples dans l’empreinte de la misère continuent de croire en quelque chose proche de l’espoir…

Voyage à Kafountine
Je quitte le bateau en fin de matinée. J’apporte l’essentiel, mes lunettes et ma clé informatique USB. Je me rends à Kafountine, à 20 kilomètres à l’est de Diouloulou, pour ma session internet.

Le voyage commence à la gare routière située au milieu du village et entourée d’échoppes et de petites boutiques en tous genres. Un responsable, sous un toit de tôle, reçoit l’argent et donne un billet de passage sur lequel est inscrite la destination ainsi que le décompte des passagers déjà inscrits. La camionnette à sept places ou la voiture à cinq sièges doit être complète avant le départ. On ne sait donc pas quand on partira. Lorsque le nombre est atteint, on s’entasse dans le véhicule. La majorité des véhicules sont dans un état plus qu’incertain : portières qui n’ouvrent pas, tableau de bord anéanti, sièges élimés, fenêtres inopérantes, suspension à plat et moteur hésitant. Ce matin, j’embarque dans une camionnette de marque Mercedez des années tranquilles. Après un bidouillage sous le capot, le moteur tourne. Je me retrouve avec des mamans qui allaitent leur rejeton. Un mouton et des poules sont installés sur le toit avec les bagages de tout acabit.

Le slalom entre les ornières commence. Une myriade de trous à éviter. La route a trois voies de larges : au centre le bitume et les nids de poules et, de chaque côté, les voitures tracent de nouveaux chemins dans le sable et la poussière. On ménage ainsi le squelette des voitures. Après les trous, il faut également se préoccuper des chèvres, des vaches, des moutons, des cochons, des chiens et des piétons. La route est donc bien encombrée. Dans le véhicule, on parle fort, on rit, on s’amuse de tout et de rien. Les enfants tètent et un paysage de brousse défile. Des maisons en banco (de terre), des vergers bien tenus ou en friche jalonnent le parcours. Les grands baobabs centenaires surplombent la terre. Partout, on essaie de contenir le flot de bêtes qui se nourrissent de tout et chez n’importe qui. Ce ne sont pas les animaux qui sont dans les enclos, ce sont les familles.

Le soleil de midi cuit la végétation en cette saison sèche. Sur la route, on s’arrête pour prendre d’autres clients. On doit donc se tasser un peu plus. On passe de sept à neuf personnes. On repart dans un grincement de l’engrenage. Le tableau de bord n’affiche plus rien. Seule la radio, parfois à tue-tête, s’exprime à travers des haut-parleurs poussiéreux. Sur le pare-brise intérieur trône une grande photo d’un marabout qui me cache la vue. Dans cette allégresse contenue, surtout pour moi, se mêlent des odeurs de diesel, de sueur et de parfum bon marché. On s’arrête de nouveau pour cueillir deux autres passagers. Le chauffeur et son assistant nous demandent, encore, de nous serrer un peu plus. Pas simple! Plus loin, malgré la charge et les conditions routières, on dépasse un autre véhicule qui roule sur l’autre versant de la troisième voie, car le centre, le bitume, est toujours occupé par les trous, les piétons et les animaux. Énième arrêt, je ne comprends pas pourquoi, car on est déjà bien tassé. Le chauffeur nous demande de descendre. Je comprends que son voyage s’arrête ici. Il doit faire demi-tour pour aller dans un autre village. Ne me demande pas pourquoi. Le bon peuple patient, ainsi que toute la ménagerie se retrouve dehors. On nous fait signe de monter à bord d’une autre vannette déjà comble. Cette fois, je me dis qu’on n’y arrivera pas. Je reste un peu à l’écart pour observer la manoeuvre. Un à un, comme dans un tour de magie, les gens s’entassent et s’empilent. Le chauffeur piaille, on installe les enfants sur les genoux, on se cabre, on se faufile jusque derrière ou déjà le nombre est atteint. On est loin du confort d’Air Force One, du président noir Obama. En poussant, en étirant la carlingue du véhicule, on réussit à coincer tous les voyageurs. J’entre finalement pour occuper le dernier espace ou ce qu’il en reste : une demi-place où je dépose une demi-fesse. Je conserve tout de même la fenêtre, ce qui devient un luxe en pareille circonstance. Après cette gymnastique et quelques coups de gueule, nous sommes maintenant vingt personnes bien sardinées. La tête par la fenêtre, un sourire en coin, je n’en reviens pas. Après l’effort bien senti du moteur suivi de nombreux grincements de la suspension, on roule lentement vers Kafountine où l’on arrive finalement dix minutes plus tard sains et saufs. Un voyage, de proximité extrême, qui aura duré plus de quarante-cinq minutes. Durant un instant, on n’est plus seul, on sent le corps et la présence de l’autre tout près, si près.

Dehors, le soleil n’épargne rien ni personne à moins de se trouver sous un arbre. Le sable blanc m’aveugle. Je marche lentement en direction du centre internet. Une petite baraque avec six ordinateurs vieillots, mais fonctionnels. Le proprio, Karibari, un jeune sénégalais, m’accueille. Il me reconnaît, car je viens chaque semaine pour mon pèlerinage informatique. Une occasion pour moi de renouer avec le Québec. On échange quelques mots, car il parle très bien le français. On reconnaît ainsi ceux qui travaillent avec les touristes. Je m’installe après avoir payé pour une heure.

Je regarde les messages reçus, je bricole ma liste de contacts et j’envoie mes textes de par le monde. J’aurai tout juste le temps d’achever mes communications. Je termine mon odyssée à Kafoutine par un repas que je prends juste à côté. Pour cinq cents CFA (environ un dollar et vingt-cinq sous), ce sera, encore, du riz, du poisson accompagné d’oignons et d’une sauce brune. Le plat est bon et surtout bon marché. Après le repas, je prends quelques minutes pour discuter avec Karibari. On peut parler de monnaies, de continent et des difficultés de l’Afrique.

Quelques minutes plus tard, je regagne la gare routière, je prends mon billet et j’attends sous le portique que la voiture soit complète. Je devrai patienter quarante-cinq minutes avant de repartir dans un autre véhicule tout aussi ravagé. Le scénario de retour sera semblable avec des variantes d’ordre mécanique, sensorielle et caricaturale. Les Africains sont patients, souriants et bons vivants. Je reviens au bateau fatigué par ce brassage corporel et social, mais j’y retournerai vendredi prochain.

Daniel Royal